Fusillades aux États-Unis : des expats s'invitent au débat sur le port d'armes

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Publié le 2022-05-31 à 14:00 par Asaël Häzaq
Une semaine après le drame qui a coûté la vie à 19 enfants de primaire et 2 enseignantes, l'émotion est toujours vive à Uvalde et dans le monde. L'enquête avance et dresse le profil de l'agresseur. La police concède des erreurs stratégiques. Le NRA continue de scander son discours pro-armes. Il a maintenu sa grande conférence ce week-end, à Houston, au Texas. 

L'ancien président Trump y a prononcé un discours renforçant un peu plus la division entre les anti et les pro armes. Joe Biden en appelle une nouvelle fois à la responsabilité des politiques. Expat.com ouvre la discussion sur son forum et recueille les témoignages des résidents et futurs expatriés. Quel regard portent-ils sur la situation ?

Vivre aux États-Unis aujourd'hui 

Une jeune femme de 20 ans, immigrée aux États-Unis depuis 12 ans, livre un témoignage bouleversant : « J'ai passé la majeure partie de ma scolarité à regarder par-dessus mon épaule : dans les parcs d'attraction, les centres commerciaux, les salles de concert, au cinéma, et à l'école. Aujourd'hui, presque partout où je vais, je me surprends à me préparer à une éventuelle fusillade sans vraiment m'en rendre compte. Je m'inquiète quant à ce que je pourrais réellement faire : fuir ? Me cacher ? Faire la morte ? Où sont les issues de secours ? S'il y a d'autres personnes avec moi, comment pourrai-je les protéger ? Mes parents savent-ils que je les aime ? Suis-je en train de dramatiser ? Suis-je vraiment en sécurité ? » 

L'un des premiers arguments des défenseurs du Deuxième amendement est la protection. Les armes serviraient à se protéger et à protéger les autres. Encore faut-il savoir s'en servir, et correctement. Paranga, qui réside également aux États-Unis, livre un portrait au vitriol de ces « héros d'un jour ». « Tu crois être un super-héros, tu sors ton arme et tu t'approches du tireur en tirant. T'es encore à 20 mètres après 3 tirs ratés et t'es déjà par terre, mort. Ou alors, tu crois être un super-héros mais quand tu entends les bruits de tir, les cris d'agonie, les supplications, etc. Tu fais comme 99% des gens et tu te caches et pries pour survivre à cette horreur. Ton arme, tu ne penses même plus à la sortir… De plus, très souvent sortir son arme au mauvais moment peut entraîner encore plus de drame, car la situation peut vite dégénérer. » 

Grandir aux États-Unis malgré la violence latente

Selon Paranga, l'impossibilité, pour un citoyen ordinaire, de savoir réagir face à une fusillade explique le faible nombre de « héros d'un jour ». Pourtant, les tueries se succèdent, et le Deuxième amendement reste. Ce week-end, trois nouvelles fusillades ont eu lieu. À Thomaston (Géorgie), un jeune de 18 ans est mort, un autre est « gravement blessé ». À Chattanooga, (Tennesse), l'on dénombre au moins 6 blessés. Ils sont 7 à Taft (Oklahoma). Au moins une personne est morte.

Des morts, des blessés physiques et/ou psychologiques, des traumatisés à vie. Chaque fusillade est un drame qui touche bien plus de personnes que celles relevées par les instances officielles. La résidente de 20 ans se souvient : « J'avais 10 ans lorsque le drame de Sandy Hook est arrivé. J'avais 16 ans lorsque celui de Parkland est arrivé. Aujourd'hui, j'ai 20 ans et c'est toujours un problème récurrent aux États-Unis. Au collège, un nombre incalculable de mes camarades ont survécu à des fusillades de masse. Pourtant, au cours de ces 10 dernières années, rien n'a changé. La violence des armes reste endémique. Je suis accablée par les échecs de ce pays et ses dirigeants ». 

Le 14 février 2018, un adolescent de 19 ans pénètre dans son lycée, armé d'un semi-automatique. Il tue 17 lycéens. C'est l'une des plus grandes tueries commises en milieu scolaire. Le 14 décembre 2012, un jeune de 20 ans tire sur l'école primaire de Sandy Hook. Le bilan est terrible : 20 enfants et 6 adultes tués. En février dernier, le fabricant d'armes Remington, poursuivi en justice par les familles des victimes avec sa filiale Bushmaster, accepte de verser 73 millions de dollars en compensation. Un accord « historique » qui, pour les avocats des familles, doit « forcer les fabricants d'armes à changer ». En 2020, les armes sont devenues la principale cause de décès des jeunes.

Rester ou partir ?

Comme les autres habitants, les résidents étrangers s'interrogent : « J'ai du mal à réconcilier ma vision d'une Amérique progressiste, innovatrice avec la situation actuelle […] », explique Hopi. « Cela me choque qu'un jeune homme de 18 ans qui ne peut ni acheter une bière ni un paquet de cigarettes puisse acheter 2 fusils d'assauts et près de 500 munitions en toute légalité. Oui, je m'interroge sur le fait de partir ou de rester. Pour l'instant, je reste et vote pour élire des représentants qui ne sont pas payés par la NRA, qui sont prêts à passer des lois de bon sens sur les armes à feu. Je vote pour qu'on ait finalement une majorité de 60 sénateurs. » 

Sentiment partagé par Steve Kerr, le célèbre entraîneur de l'équipe de basketball des Warriors du Golden State. Le lendemain de la fusillade, en conférence pour un match contre l'équipe de Dallas, il laisse de côté le sport pour exprimer son indignation : « Quand allons-nous faire quelque chose ? Je suis fatigué. […] Ça suffit ! Il y a 50 sénateurs, en ce moment, qui refusent de voter sur H.R. 8, (une loi de vérification des antécédents que la Chambre a adoptée l'année dernière). […] Il y a une raison pour laquelle ils ne voteront pas : pour conserver le pouvoir. »

Le père de la jeune immigrée aux États-Unis partage cette indignation : « Je suis venu vivre dans les USA d'Obama en 2010, des USA progressistes... innovateurs... Mais depuis 2017, c'est le retour d'une Amérique conservatrice, obscurantiste (moyenâgeuse) au niveau social (armes, avortement). Je ne vous cache pas que selon ce qui se profilera en 2022 et 2024, pour nous, toutes les options seront ouvertes. » 

Deuxième amendement : faut-il changer la loi sur les armes ?

« Je vis aux USA depuis des années et j'aime ce pays pour de nombreuses raisons. Mais certaines choses ne me plaisent pas et je trouve certaines lois complètement nulles. Heureusement, rien n'est inscrit dans le marbre et les lois sont faites pour évoluer avec la société. C'est la démocratie. » Paranga analyse une situation qui met une nouvelle fois le Deuxième amendement au centre des débats. Les pro armes le clament pour justifier leur position. Mais d'autres le jugent ambigu, et surtout inadapté à la nouvelle réalité du pays. 

La Constitution du 25 septembre 1789 propose 12 amendements. 10 sont ratifiés le 15 décembre 1791. C'est la fameuse Bill of Rights, corpus des textes fondamentaux de la Constitution américaine. Parmi eux, le Deuxième amendement, qui dispose : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. » À l'époque, les États-Unis sortent tout juste de la guerre d'indépendance. Malgré les profonds changements survenus depuis, le Deuxième amendement n'a jamais été modifié. 

Ayakar, en projet d'expatriation aux États-Unis, ne veut aucun changement. « Je ne vois pas pourquoi un événement aussi tragique soit-il remettrait en cause notre volonté de partir vivre aux US. […] Étant pro armes, mon projet de m'expatrier n'est pas du tout entaché. Les armes servent à défendre son intégrité physique et celle d'autrui. Mais aussi à défendre sa liberté en dernier recours face à un gouvernement tyrannique. »

Au contraire, Paranga rappelle que les États-Unis sont loin d'être une tyrannie. La tyrannie serait plutôt celle d'une liberté qui autoriserait toutes les dérives. « Les armes servent à tuer, c'est tout. » C'est la police qui protège les citoyens. Certes, elle « n'est pas parfaite », mais fait un « bien meilleur travail qu'un citoyen qui veut jouer aux héros mais qui va juste créer un drame plus important… » 

États-Unis : comment lutter contre les lobbies des armes à feu ?

Que faire ? La jeune immigrée de 20 ans insiste : « Il faut au moins essayer. Utiliser son vote contre les fonctionnaires qui ont pris de l'argent aux lobbyistes des armes à feu […]. Interdire la vente aux consommateurs d'armes automatiques et semi-automatiques. Créer un programme de rachat […] pour les armes et munitions interdites. Viser les fabricants d'armes fantômes. Mettre fin à l'immunité des fabricants d'armes. […] Vérifier sérieusement des antécédents de tout potentiel acheteur d'arme à feu. Augmenter à 21 ans l'âge minimum pour acheter. » 

Pour elle, il ne suffit pas de « penser et prier ». La jeune femme reprend le tweet controversé de Ted Cruz, sénateur républicain pro armes du Texas, et s'indigne : « Pas de compromis à moitié sur un projet de loi qui ne passera pas de toute façon - rappelez-vous qu'aucune législation fédérale sur le contrôle des armes à feu n'a été adoptée depuis Sandy Hook. La violence armée ne devrait PAS être la principale cause de mortalité infantile aux États-Unis. Faisons du bruit. »

Une résidente en Californie, ancienne immigrée à Tokyo, rappelle la dangerosité d'une lecture individualiste de la situation. Pour les tenants de cette vision, chaque voyageur serait responsable de ce qui lui arrive. C'est la sentence du « tant pis pour vous ». Les immigrés aux États-Unis seraient conscients des risques qu'ils encourent en vivant sur le territoire. Une position intenable, dénuée de tout sentiment humain, pour la résidente californienne. « On prend la voiture, on connaît tous les statistiques des accidents de la route. Donc quoi, on ne conduit plus ? » Pour elle, cette lecture ne tient pas. Immigrés, expatriés et locaux ont le droit de mener une vie paisible, sans être effrayés par les armes à feu. Vivre dans un pays ne signifie pas forcément adhérer à toutes ses lois.

Conclusion 

Paranga conclut avec un témoignage bouleversant sur la réalité de l'arme à feu. « J'ai porté une arme à feu pendant des années. J'ai été obligé d'utiliser mon arme et j'ai vu les dégâts des armes à feu sur le corps humain. Croyez-moi, c'est horrible. » L'homme insiste : « Une arme à feu, c'est fait pour tuer. Ce n'est pas un jouet. Ça ne doit pas être laissé dans les mains de n'importe qui. Ça demande une maîtrise de son arme et de la situation, […] des formations spécifiques et une très bonne santé mentale. L'homme termine en donnant sa définition de la liberté. Une définition cash, qui place chacun face à ses responsabilités. « La liberté fondamentale du peuple, c'est aussi de pouvoir vivre et se balader sans avoir peur qu'un débile se serve de nous et de nos enfants comme d'une cible de ball-trap tout ça car il est aussi facile d'acheter un fusil d'assaut qu'un paquet de bonbons. »