
Bravo. Vous avez fait le choix de vous expatrier. Seul, en couple ou en famille, partir vivre à l'étranger est souvent un acte courageux, parfois rêvé depuis longtemps. Mais derrière l'enthousiasme du départ, beaucoup d'expatriés vivent une expérience plus silencieuse : le sentiment de ne pas être légitime, de ne pas mériter sa place, et l'impression que les autres surestiment vos compétences. La peur qu'un jour, on découvre que vous n'êtes « pas à la hauteur ». Ce ressenti porte un nom : le syndrome de l'imposteur.
En consultation, je rencontre régulièrement des expatriés qui vivent cela. Loin de votre pays, de votre langue, de vos repères habituels, quelque chose peut vaciller. Ce n'est pas une faiblesse. C'est souvent une réaction profondément humaine face à un bouleversement majeur.
Le syndrome de l'imposteur, c'est quoi exactement ?
Peut-être que vous vous reconnaissez dans ces pensées :
- Vous avez « réussi » … mais vous pensez que c'est grâce à la chance ;
- Vous minimisez vos compétences ;
- Vous craignez d'être « démasqué » ;
- Vous vous dites : « Je ne suis pas à la hauteur », « Je ne mérite pas d'être là » ;
- Même lorsque l'on vous félicite, quelque chose en vous a du mal à y croire.
Les personnes concernées ont du mal à reconnaître leurs réussites. Même lorsqu'elles reçoivent des compliments ou une reconnaissance objective, quelque chose en elles les empêche d'y croire.
Un éclairage psychologique simple
L'approche psychanalytique permet non seulement de nommer ce sentiment d'imposture, mais de le comprendre comme une tension entre ce qu'on est et ce qu'on croit devoir être. Souvent, ce sentiment est lié à une estime de soi fragile, à une ancienne peur du jugement, à un idéal intérieur très exigeant, à un besoin important de reconnaissance.
Du point de vue psychanalytique, ces doutes peuvent souvent renvoyer à des structures plus anciennes :
- Le narcissisme : la nécessité de reconnaître son propre succès, souvent entravée par des idéaux internes ou externes trop exigeants ;
- La peur de la faillite ou de l'échec : non seulement personnelle mais symbolique, liée à ce que l'on représente pour ses proches, ou à ce que nous-mêmes attendions de notre vie ;
- La honte archaïque, ce sentiment originel d'être fondamentalement imparfait, qui peut devenir actif dans des situations nouvelles où l'on se sent exposé (langue étrangère, compétence culturelle ou sociale ressentie comme moindre).
Ces dynamiques ne sont pas pathologiques en elles-mêmes, mais lorsqu'elles prennent le dessus, elles peuvent être épuisantes et rendre l'expatriation plus douloureuse, plus anxiogène, plus isolante.
Ce sentiment d'imposture a été décrit pour la première fois en 1978 par les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes. Elles avaient observé que des personnes pourtant compétentes et reconnues restaient persuadées de ne pas mériter leur réussite. Selon leurs travaux, ce doute prend souvent racine tôt dans la vie : dans des contextes où la valeur personnelle était fortement liée à la réussite, ou au contraire là où l'on a pu se sentir insuffisamment reconnu.
Aujourd'hui, les professionnels en psychologie parlent plutôt d'expérience d'imposture. Ce n'est pas une maladie. Et cela ne dure pas toute la vie. Environ 70 % des personnes vivraient ce sentiment au moins une fois, surtout lors de périodes de transition. Vous êtes donc loin d'être seul(e). Et surtout : vous avez le droit de ressentir cela.
Pourquoi l'expatriation favorise-t-elle ce sentiment ?
Parce que tout change autour de vous : la langue, les codes sociaux, les façons de travailler, l'humour, les références culturelles… Même si vous êtes très compétent(e), vous pouvez soudain vous sentir maladroit(e), lent(e), « en retard » et c'est simplement parce que vos repères disparaissent. Dans votre pays d'origine, vous saviez qui vous étiez. Vous maîtrisiez la langue, les règles implicites et votre place était claire. À l'étranger, ces repères tombent. Et quand les repères extérieurs bougent, l'identité peut vaciller. Le regard des autres peut parfois être très ou trop présent (collègues, responsables, autres expatriés, famille restée au pays, etc.), et vous pouvez ressentir une pression implicite : « Je dois réussir. Je n'ai pas le droit d'échouer. ». Vous pouvez penser que vous avez beaucoup à perdre. Dans une expatriation professionnelle, il arrive que l'on se demande si on mérite vraiment ce poste, ce salaire, cette opportunité. Ce doute peut pousser certaines personnes à en faire toujours plus… parfois jusqu'à l'épuisement. L'expatriation agit comme un amplificateur. Elle met en lumière ce qui était déjà là, plus discrètement.
À quels moments cela apparaît le plus souvent ?
Voici quelques moments du parcours d'expatriation où ces sentiments peuvent être exacerbés, avec les émotions typiques associées et les effets possibles :
Avant le départ
Excitation mêlée d'angoisse, peur de ne pas être à la hauteur
Procrastination, remise en question du projet
Pendant l'installation
Doute, sentiment d'imposture dans la langue, dans le travail, dans les relations sociales
Isolement, épuisement, besoin de travailler plus que les autres, dévalorisation permanente
Après quelques mois
Comparaison permanente avec les natifs ou les précédents expatriés
Perfectionnisme excessif, fatigue, stress, anxiété
Projets professionnels / lancement d'une activité
Peur de s'exposer, de l'échec, peur du jugement, crainte de ne pas correspondre aux attentes
Procrastination par peur d'échouer, stagnation, peur du regard des autres
Retour ou grands changements de situation
Sentiment d'identification floue, nostalgie, peur de ne plus « être » celui/celle qu'on était
Difficulté d'adaptation, sentiment d'étrangeté chez soi-même
Une spécificité féminine ? Pas vraiment.
On pense souvent que le syndrome de l'imposteur concerne surtout les femmes. Mais les études plus récentes montrent que les hommes sont tout autant touchés.
La différence tient surtout à l'expression du doute. Beaucoup d'hommes ont encore du mal à reconnaître leurs fragilités dans un modèle où l'on attend d'eux solidité et assurance. Les femmes, elles, parlent plus facilement de leurs insécurités, ce qui donne l'impression qu'elles sont davantage concernées.
Dans notre société actuelle, les femmes subissent aussi une pression particulière : réussir professionnellement, être autonomes et performantes, sans jamais faillir. Ce climat, parfois qualifié de féminisme néolibéral, renforce une exigence intérieure très forte. Beaucoup se montrent extrêmement dures envers elles-mêmes, rarement satisfaites, et la comparaison entre femmes peut accentuer ce sentiment de ne jamais en faire assez.
Mais au fond, le syndrome de l'imposteur n'est pas une affaire de genre. Il parle surtout de notre rapport à la réussite, au regard des autres et à l'idéal de perfection que notre époque valorise.
Que pouvez-vous faire concrètement ?
Voici quelques pistes simples qu'il m'arrive de partager en consultation :
- Mettre des mots sur ce que vous ressentez. Nommer le doute permet déjà de le rendre moins envahissant.
- Limiter les comparaisons. Chacun vit l'expatriation à son rythme.
- Reconnaître vos petites réussites. Même celles qui vous semblent insignifiantes.
- Accepter de ne pas tout maîtriser. Ne pas comprendre, se tromper, apprendre : c'est normal.
- Échanger avec d'autres expatriés. Vous découvrirez que ce sentiment est bien plus partagé que vous ne l'imaginez.
- Vous faire accompagner si nécessaire. Un espace thérapeutique permet d'explorer ces doutes en profondeur et de renforcer votre assise intérieure.
Le syndrome de l'imposteur peut être épuisant, dur à vivre et engendrer des symptômes rendant le quotidien difficile. Plus qu'un ennemi à combattre, il peut être un signal à écouter. Dans le contexte de l'expatriation, il peut devenir une clé pour comprendre ce qui est en jeu dans notre identité, notre rapport aux autres et notre désir de reconnaissance. Avec du temps, de la bienveillance envers vous-même et parfois un accompagnement, ce doute peut devenir une occasion précieuse : celle d'apprendre à vous reconnaître vous-même, au-delà du regard des autres, et à habiter pleinement votre place, même loin de chez vous.
Sources :
- CAIRN.Info - Chassangre, K. (2022). Le syndrome de l'imposteur : Les clés pour changer d'état d'esprit ! Mardaga.
- CAIRN.Info - Navarre, M. (2020). D'où vient le syndrome de l'imposteur ? Sciences Humaines, 330(11), 10-10.
- The Conversation - Impostor syndrome: the cost of being ‘superwoman’ at work and beyond
- E-psychiatrie - Syndrome de l’imposteur: comment le reconnaître et le traiter?
- Pauline Rose Clance - The Imposter Phenomenon in High Achieving Women: Dynamics and Therapeutic Intervention

















