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Parler la langue du pays d'expatriation : est-ce vraiment indispensable ?

groupe d'amis multiethniques
oneinchpunchphotos / Envato Elements
Écrit parLaura Barangerle 22 Janvier 2026

« Non mais t'inquiète, tout le monde parle anglais là-bas. » Une petite phrase rassurante qu'on a tous entendue en préparant une expatriation. Et qui s'est révélée être un mensonge, à peine arrivé à destination. Parce que oui, dans beaucoup de pays, l'anglais est la langue officielle… sur le papier. Mais dans les faits, c'est une autre histoire ! Entre dialectes, créoles, patois et langues régionales, on peut se retrouver complètement perdu. Et là, la question se pose : faut-il vraiment apprendre la langue locale pour s'intégrer ? Ou peut-on survivre (et s'épanouir) en touriste de longue durée ?

L'anglais officiel, le créole quotidien

Prenons l'exemple de la Jamaïque, du Belize, des îles du Pacifique comme le Vanuatu : officiellement, on y parle anglais. Mais dans la rue ? C'est le créole jamaïcain, le kriol bélizien, ou encore le bichelamar qui font la joie des linguistes et la migraine des nouveaux arrivants.

Même tableau dans de nombreux pays d'Afrique anglophone comme le Nigeria, le Kenya ou l'Afrique du Sud. Là encore, l'anglais est la langue commune… sauf qu'il y a aussi le haoussa, le yorouba, l'igbo, le swahili, le zoulou, le xhosa ou encore le pédi. Et ce sont souvent ces langues-là qu'on entend le plus partout.

Yann, Français installé en Tanzanie, nous parle de son expérience : « Franchement, j'étais sûr de moi. Je parle bien anglais, j'ai un bon niveau, j'ai bossé à Londres. Donc quand j'ai accepté un poste à Dar es Salaam, je ne me suis pas posé de questions. Ce que je n'avais pas compris, c'est que les gens ici, entre eux, parlent le swahili. Et que l'anglais, ils le parlent pour te faire plaisir, mais sans y mettre leur cœur. Au boulot, pas de souci. Mais dès que tu veux un peu de chaleur humaine, il faut passer au swahili. Challenge accepté. J'ai pris des cours trois soirs par semaine avec un prof adorable qui m'a expliqué que le swahili était une langue très logique, mais avec des classes grammaticales qui donnent envie de hurler. Au début, les gens rigolaient quand je parlais. Maintenant, ils me respectent. Il y a des mots que je n'arrive toujours pas à prononcer sans faire rire mes collègues. Mais j'ai gagné des amis. Et surtout, j'ai cessé de me sentir invisible dans le quartier. J'ai l'impression d'être un peu des leurs. »

Ok, l'anglais est la langue officielle dans de nombreux pays comme les Philippines, l'Inde ou les Fidji. Sauf que personne ne le parle vraiment comme dans les séries Netflix. Alors on se retrouve au milieu d'une conversation en tagalog, ourdou, bengal ou hindi, à hocher la tête avec le sourire crispé du touriste en surchauffe cérébrale.

Apprendre ou pas ? C'est (aussi) une question d'ego

Apprendre une langue locale, ça ne veut pas dire maîtriser la grammaire ni lire Victor Hugo dans cette langue. Ça commence souvent par des petits mots du quotidien, des expressions clés et des codes sociaux.

Ce n'est pas une course à la perfection, mais une démarche d'ouverture. Et les locaux adorent quand un étranger fait l'effort de parler leur langue. Même avec un accent à couper au couteau. Ça crée immédiatement un pont. Un lien. Et une tonne de fous rires.

Beaucoup d'expatriés n'osent pas apprendre la langue locale par peur d'être ridicules, ou parce qu'ils ne se sentent pas “légitimes”. Erreur !

On ne va pas se mentir : apprendre une langue locale, c'est humiliant. Vous allez massacrer les accents, confondre des mots et faire des lapsus gênants. Et surtout, vous allez perdre l'assurance que vous avez dans votre langue maternelle.

« En Suisse, j'étais rédactrice. Les mots, c'était mon outil, mon terrain de jeu. Je jonglais avec les nuances, je sculptais les phrases, je pouvais passer vingt minutes à choisir entre “agréable” et “plaisant”. Bref, j'avais un vrai pouvoir. Et puis je suis arrivée en Afrique du Sud. Et là, ce pouvoir s'est évaporé. Un jour, à la boulangerie, j'ai réussi à sortir un pathétique “je veux pain”. Même pas “du pain”, hein. Juste… “je veux pain”. Le regard de la boulangère était un mélange d'amusement et de pitié. J'avais l'impression d'avoir perdu 30 points de QI. D'un coup, je n'étais plus une femme éloquente. J'étais une étrangère un peu paumée qui baragouinait un anglais scolaire avec l'élégance d'un poisson hors de l'eau. Je souriais beaucoup. Je hochais la tête à tout. J'étais en mode “survie sociale”. Ce qui était le plus dur, c'était pas de ne pas comprendre. C'était de ne pas pouvoir répondre. De ne pas pouvoir lancer une petite blague, poser une question fine ou simplement exprimer une émotion avec justesse. Je n'étais plus moi, en fait. J'étais une version simplifiée, presque muette de moi-même. Alors j'ai décidé d'apprendre le zoulou. Pas seulement pour acheter du pain sans avoir honte. Mais pour me retrouver. Aujourd'hui, ni mon anglais ni mon zoulou ne sont parfaits. Mais je peux discuter, rire et ça me suffit », relate Élodie, Suissesse installée en Afrique du Sud.

Cette perte d'ego, c'est aussi le début de quelque chose d'authentique. Une façon de dire aux autres : « Je fais un pas vers vous. Même si je me plante, je veux comprendre. » Et souvent, ce pas est très bien accueilli.

Certains expats osent, mais d'autres restent des années dans un pays… sans jamais en parler la langue du quotidien. Mais alors, quelle est la qualité d'intégration réelle ?

« Mes parents vivent aux Philippines depuis 10 ans. Ils parlent à peine quelques mots de tagalog. Ils vivent entre Français, vont dans les restos d'expats, lisent les news françaises. C'est une bulle. Moi, j'ai voulu autre chose. », nous dira Clémence, installée à Manille.

Le choc culturel passe aussi par les oreilles

Ce qu'on oublie souvent, c'est que la langue locale ne sert pas qu'à commander un poulet-riz au marché. Elle permet aussi de comprendre la culture, les références, l'humour et les émotions. Apprendre le créole, le swahili ou le tagalog, c'est aussi comprendre les blagues, les chansons, les proverbes et les jeux de mots qui ne passent pas en anglais. Ce n'est pas seulement “faire l'effort”. C'est comprendre les subtilités, les non-dits et les valeurs. C'est découvrir que dans certaines langues, il y a 10 façons de dire “nous”, selon qu'on inclut l'interlocuteur ou non. Que l'humour ne passe pas toujours par des mots mais par l'intonation. Que certains proverbes remplacent toute une explication.

« Je suis tombée amoureuse d'un Haïtien à Port-au-Prince. Il m'a appris à parler créole. C'est comme si j'avais découvert son âme. Les mots en créole ont une chaleur que je ne trouvais pas en anglais », partage Agnès, installée en Haïti.

On n'attend pas de vous que vous deveniez expert en deux semaines. Mais faire l'effort d'apprendre quelques mots, c'est montrer que vous respectez la culture locale. Que vous n'êtes pas juste un touriste permanent, mais que vous souhaitez vraiment comprendre, échanger, vivre avec. C'est d'ailleurs ce que confirme Marie, installée à Port-Vila : « Le Vanuatu est l'un des endroits les plus riches de la planète sur le plan linguistique. Les gens parlent presque tous anglais et français, plus le bichelamar qui est le créole local. S'ajoutent à ça les dialectes du village et de l'île. La plupart des gens parlent donc 4 ou 5 langues couramment. À mon arrivée, je parlais un petit peu anglais. Ça m'a permis de comprendre puis de parler le bichelamar, qui est un créole local dérivé de l'anglais. Finalement, je parle mieux bichelamar qu'anglais aujourd'hui ! C'est une langue assez simple. Par exemple, maison se dit “haos” (house), bonjour se dit “gudmoning” (good morning), nous se dit “yumi” (you and me). Il y a certains mots très drôles aussi. Ici, le soutien-gorge se dit “basket blong titi” (panier pour les seins). Mon préféré reste une scie, qui se dit “i come i go i come i go i kakae wood” (elle va, elle vient, elle va, elle vient, elle mange du bois). Rien que ça, ça donne envie d'apprendre la langue, non ? Mais ce qui est fou, c'est qu'ici, parler la langue, c'est tout de suite faire partie du paysage. Il suffit de baragouiner trois mots en bichelamar pour que les visages s'illuminent, les barrières tombent et les échanges deviennent authentiques. C'est comme un mot de passe pour accéder au monde caché du “vrai” Vanuatu. Celui qu'on ne voit pas si on reste dans sa zone de confort. Et puis, il faut dire que le bichelamar, c'est aussi une philosophie. C'est direct, imagé, drôle. On ne dit pas “je suis fatigué”, on dit “mi no gat paoa” – “je n'ai plus de pouvoir”. C'est presque poétique, en fait. Et c'est ça qui m'a plu. En apprenant cette langue, j'ai appris à penser autrement, à voir le monde avec d'autres yeux. Aujourd'hui, je peux tenir une conversation entière avec le chef du village, raconter une anecdote au marché ou plaisanter avec les enfants. Et même si mon accent fait encore rire parfois, je sens que je suis vraiment dans la vie du pays.

Et si on n'y arrive pas ?

Il y a des langues trop dures, des accents trop rapides et des conjugaisons trop capricieuses. Et parfois, on n'a pas le temps, pas l'énergie ou pas l'envie. Et c'est OK. Mais dans ce cas, ce qu'on peut faire, c'est compenser par de la curiosité. Demander à comprendre. Écouter. Se laisser enseigner. Ne pas imposer sa langue comme la seule valable. Parce que c'est souvent l'arrogance linguistique qui crée le fossé.

Il ne faut pas non plus culpabiliser si on n'y arrive pas. L'essentiel, c'est l'intention. Le sourire. L'écoute. L'humilité. « Je n'ai jamais réussi à apprendre le pidgin nigérian. Franchement, j'ai essayé. Mais entre les expressions locales, les intonations chantantes et les mots d'anglais détournés qui ne veulent plus dire la même chose… mon cerveau a déclaré forfait. Mais au fond, ce n'était pas si grave. Parce que j'ai compris une chose essentielle : au Nigeria, ce n'est pas tant ce que tu dis mais comment tu le dis. C'est l'énergie que tu dégages. La vibe, quoi. Alors je me suis accroché à ça. Je dis bonjour en haoussa, je ris même quand je comprends qu'un mot sur deux, et surtout, je n'essaye pas de me faire passer pour un local. Je suis un “oyinbo” (un blanc, dans le pidgin), mais un oyinbo sympa. Et ça suffit. Vraiment. Les gens me prennent comme je suis. Ils apprécient que je fasse l'effort de m'ouvrir, même si c'est maladroit. Parfois, on croit que pour s'intégrer, il faut tout comprendre, tout maîtriser. Mais il suffit souvent de faire preuve d'humilité, de curiosité et de ne pas avoir peur du ridicule. Un sourire, un mot dans la langue locale, un clin d'œil complice… Et le tour est joué », confie Jules, installé au Nigéria

Parler la langue locale, ce n'est pas obligatoire pour vivre à l'étranger. Mais c'est un raccourci vers des relations plus vraies, plus profondes et plus drôles aussi. C'est une manière de dire : « Je ne suis pas juste de passage. J'ai envie de comprendre. De m'impliquer. De faire partie du paysage. » C'est dire à l'autre : « Je te vois ».

Et dans un monde où l'on peut vivre dans un pays sans jamais sortir de sa bulle d'expat, c'est une vraie déclaration d'amour.

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Globe-trotteuse dans l’âme, j'aime donner vie aux idées, aux histoires et aux rêves les plus fous. Aujourd’hui installée à l’île Maurice, je prête ma plume à Expat.com et à d’autres projets inspirants.

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