
Élever des enfants à l'étranger exige de l'adaptation, une bonne dose d'improvisation… et beaucoup de relativisme culturel. À Maurice, île aux mille identités, l'expérience prend une saveur toute particulière. Entre l'école en français ou en anglais, les amis mauriciens, les langues qui se mêlent et les traditions qui se croisent, les enfants deviennent vite de véritables caméléons culturels.
S'adapter… ou s'inventer une nouvelle normalité
« Papa, c'est quand le froid ? » C'est la question existentielle que Patrick entend chaque année depuis qu'ils ont posé leurs valises à Tamarin, dans l'ouest de l'île. Sa fille Capucine, 6 ans, ne comprend pas pourquoi on parle de saisons alors qu'« il fait chaud tout le temps, sauf quand il fait juste un peu moins chaud ».
« On a beau expliquer qu'il y a un hiver à Maurice, pour notre fille, c'est assez abstrait. Elle adore fouiller dans les placards pour ressortir les habits d'hiver du jour de notre arrivée en décembre. Elle enfile le blouson et les bottes de sa maman et ça l'amuse beaucoup. »
Au-delà des blagues sur la météo, c'est toute la question des repères culturels qui se redessine. Les enfants vivent dans un entre-deux. Ils mangent du rougail mais réclament du saucisson. Ils parlent créole à l'école et français à la maison. Ils connaissent l'histoire de Vieux Grand-Mère et récitent Le Loup et l'Agneau dans la même semaine.
Le multilinguisme : entre cadeau et casse-tête
« Mais quelle langue on parle à table, en fait ? » La question revient souvent. Ici, les langues se croisent et se mélangent : français, anglais, créole… et parfois d'autres encore. Les enfants se retrouvent trilingues sans vraiment s'en rendre compte.
Céline, installée à Rivière Noire avec ses deux enfants, en rit volontiers : « Ma fille me sort des phrases du genre : 'Ayo Maman, aujourd'hui à l'école we danced sega !' Elle passe d'une langue à l'autre avec une facilité déconcertante. Nous, on galère encore avec le créole, même si on le comprend de mieux en mieux. »
Pour la plupart des parents, c'est une immense richesse. Pour d'autres, une petite inquiétude pointe : « Et le français alors ? Et la grammaire ? Et l'accord du participe passé ? »
Ces angoisses s'estompent toutefois face à la fluidité naturelle des enfants. Comme le résume un père avec philosophie : « C'est sûr qu'ils ne parlent pas comme dans les manuels. Ils parlent comme dans la vie. »
L'école : le miroir des différences
École française, mauricienne, internationale ou alternative ? C'est la question qui obsède de nombreuses familles expatriées. Et parfois, c'est un vrai casse-tête.
Élise, maman d'une adolescente de 13 ans installée à Quatre Bornes, témoigne : « On l'avait d'abord mise dans une école française, pour la continuité. Mais elle ne se sentait pas bien intégrée et se plaignait des longs trajets. On a tenté l'école mauricienne. C'est un système complètement différent. Notre fille a eu un peu de mal avec l'anglais au début, mais comme tout le monde parle aussi français, ça a facilité les choses. On ne regrette pas du tout : elle est maintenant bilingue et s'y plaît beaucoup. Et pour nous, ça a été l'occasion de rencontrer des parents mauriciens et de nous intégrer davantage. »
Chaque choix a ses avantages… et ses angles morts.
L'école française assure une continuité scolaire en cas de retour au pays.
L'école mauricienne offre une vraie immersion dans la culture locale.
L'école internationale apporte une ouverture multiculturelle, au prix d'un budget souvent conséquent.
Les écoles alternatives séduisent de plus en plus, avec leur pédagogie active et leur ambiance bienveillante.
Mais au-delà des programmes, c'est souvent la dimension humaine qui prime. Les enfants s'adaptent, s'ouvrent, apprennent. Et les parents réalisent que l'école, ici, n'est pas seulement un lieu de savoir : c'est un lieu de passage, d'initiation à une autre façon d'être au monde.
Grandir entre deux mondes : un équilibre délicat
« Elle dit qu'elle est mauricienne et suisse. En même temps. » Florence, installée à Maurice depuis six ans, raconte avec émotion : « Ma fille est née ici. La Suisse, elle ne la connaît que parce qu'on y va en vacances. Quand on lui demande d'où elle vient, elle dit qu'elle vient de deux pays. Quand on la regarde, on voit une vraie petite Mauricienne. En fait, je crois que son côté suisse ressort surtout quand elle nous demande de préparer une fondue ! »
Pour les enfants d'expatriés de longue date ou nés à l'étranger, cette double appartenance peut être source de fierté. Mais aussi de confusion. « Mon fils me demande parfois : je suis quoi, moi ? Et je ne sais pas toujours quoi répondre. Je lui dis qu'il est un peu d'ici, un peu de là-bas. Un enfant du monde. Mais à 7 ans, ce n'est pas toujours clair pour lui », confie Marc.
Installés à Maurice depuis quatre ans, Alice et Baptiste sont les parents de deux garçons. « Quand on est arrivés, ils ne comprenaient rien au créole. Ils étaient un peu perdus. Mais en trois mois, c'étaient eux qui nous traduisaient les expressions locales. Aujourd'hui, ils sont comme des poissons dans l'eau. Ils jouent avec des copains de toutes origines, écoutent de la musique mauricienne, apprennent à jouer de la ravane et mangent épicé. Quand on rentre en vacances en Provence, ils ont souvent hâte de revenir. Ils nous demandent pourquoi les gens ne sourient pas. Pour eux, c'est devenu une vraie bizarrerie. »
Quand les enfants deviennent passeurs de culture
C'est souvent à travers leurs enfants que les parents découvrent les traditions mauriciennes. Célébrations hindoues, fêtes musulmanes, cultures créoles ou chinoises : les enfants sont de formidables médiateurs culturels.
Julie, maman d'un garçon en école mauricienne, raconte : « La plupart des amis de mon fils sont hindous. Quand il rentre de l'école, il me parle de Krishna et de Ganesh, et il m'apprend plein de choses. Il est fasciné par les dieux, les couleurs et les coutumes d'ici. »
Les enfants ont cette capacité rare d'intégrer sans juger, d'aimer sans hiérarchie, de s'ouvrir sans crainte.
Ce qu'on gagne en tant que parents
Éduquer un enfant entre deux cultures, c'est aussi remettre en question ses propres certitudes. « On a lâché pas mal de choses. Avant, on était trop rigides. Ici, les gamins grimpent aux arbres, courent pieds nus, vont chercher le pain tout seuls… et tout va bien », témoigne Charles, père de trois enfants, qui vit à Flic-en-Flac. « L'école nous apprend la compétition, la pression des résultats. Mais ici, on apprend aussi l'adaptation, la tolérance, la bienveillance et le lien social. Ça change beaucoup de choses. Si nos enfants ne grandissaient pas ici, ils seraient totalement différents. C'est une vraie chance, surtout quand on voit le repli sur soi qui gagne du terrain ailleurs dans le monde. »
Un joyeux mélange
Élever des enfants entre deux cultures à Maurice, c'est accepter de ne pas tout contrôler. C'est regarder ses enfants évoluer dans un univers qu'on ne maîtrise pas toujours, traduire, s'ajuster, parfois se perdre… et surtout se laisser surprendre.
C'est entendre son fils dire « Ayo ! » à toutes les sauces. C'est voir sa fille expliquer à ses parents ce qu'est le Cavadee. C'est apprendre ensemble, grandir ensemble et, souvent, réapprendre à voir le monde avec les yeux d'un enfant curieux.
Non, ce n'est pas toujours simple. Il y a des défis, des doutes, des moments de solitude. Mais il y a aussi une richesse inouïe : celle de voir ses enfants grandir libres, ouverts et pluriels.
Et entre deux bouchées de mine frit, deux mots en créole et trois questions existentielles sur l'identité… on finit par se dire qu'on a peut-être fait le bon choix.
















