
S'installer à l'étranger commence souvent par une intuition, un désir diffus de changement qui finit par prendre forme. Pour Anaïs Honoréz, ce projet s'est construit pas à pas, entre des voyages en Asie et la découverte de l'île Maurice, où elle s'est installée en 2018. Depuis, elle a transformé son expérience personnelle en une véritable expertise, en accompagnant chaque année de nombreux expatriés dans leur installation sur l'île. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, partage les réalités de la vie mauricienne, loin des clichés de carte postale, et livre des conseils concrets pour réussir son expatriation, de la préparation aux premiers mois sur place.
Vous avez quitté la France et voyagé en Asie avant de vous installer à Maurice en 2018. Qu'est-ce qui vous a convaincue de faire ce grand saut et de faire de l'île votre nouveau chez-vous ?
Je crois que j'ai toujours eu cette envie, au fond, de vivre ailleurs. Loin de ma campagne française, loin de ce que je connaissais déjà.
Petite, je disais souvent à ma mère : « Tu verras, je me marierai avec un surfeur australien et je vivrai au soleil. » Finalement, je ne suis pas si loin du compte. J'ai juste échangé l'Australie contre mon caillou mauricien.
Ma première rencontre avec Maurice, c'était pendant un stage. Je ne connaissais rien à l'île. Juste quelques images : les plages, les lagons, les cocotiers.
J'ai compris qu'il y avait bien plus que ça.
Il y a une énergie ici. Une bienveillance. Une simplicité dans les relations. Les gens t'invitent à déjeuner sans te connaître, t'aident dans la rue, te sourient dans le bus. Une chaleur humaine que j'ai ressentie de suite.
Les journées de bureau se ressemblent partout, mais ici…l'ambiance est plus légère. On se tutoie, on rit, on prend le temps.
Les soirs et les week-ends ont une saveur particulière : un barbecue improvisé, un coucher de soleil sur la plage, un ti-punch entre amis.
Petit à petit, Maurice est devenu plus qu'une destination. C'est devenu un nouveau quotidien et une vie aujourd'hui.
Et honnêtement, une fois qu'on y a goûté, c'est très difficile de s'en détacher.
C'est aussi une île où la famille ne se fait pas prier pour venir te rendre visite. Un vrai cadeau, quand on vit loin des siens.
Après votre installation, quel a été le premier aspect de la vie locale que vous avez vraiment apprécié, et celui qui vous a le plus surprise ou déstabilisée ?
Ce que j'ai aimé en premier, c'est cette facilité à créer du lien. Tu débarques, tu dis bonjour, et déjà quelqu'un t'invite à partager un repas ou un café. Maurice, c'est un peu comme un grand village : les visages deviennent vite familiers. Le marchand de fruits te reconnaît, te met une mangue de côté « parce qu'elle est bonne, celle-là ». Le voisin te salue tous les matins, même s'il ne connaît pas encore ton prénom. Et au bout de quelques semaines, tu as l'impression d'avoir trouvé ta place. C'est ça, la chaleur mauricienne : une bienveillance du quotidien, sans effort ni faux semblant.
Ce qui m'a le plus surpris au début, c'est la dépendance à la voiture. Moi qui ai passé mes dernières années à jongler entre marche, train et métro, j'ai découvert un autre rythme. Pendant mes six premiers mois, je me déplaçais uniquement en bus ou en taxi marron pour aller travailler. Une expérience authentique, mais pas toujours pratique ! L'achat de ma première voiture a dû s'imposer !
Et puis, il y a toutes ces petites choses du quotidien auxquelles on ne pense pas avant d'arriver. Le rythme, par exemple : on prend vraiment le temps. Quand tu viens d'un mode de vie européen très rapide, ça peut te déstabiliser. Les réalités tropicales aussi : les coupures d'électricité, les cyclones ou encore les lézards que tu finis par voir comme des colocataires.
Et il y a cette cohabitation multiculturelle. Si propre à Maurice. Un matin, tu passes devant une cérémonie hindoue hyper colorée, un peu plus loin, tu entends les cloches d'une église résonner et, au même moment, la sortie de la prière des fidèles musulmans. Au début, ça surprend, c'est différent de ce que tu as toujours connu… et avec le temps, ça devient ton quotidien, ta nouvelle réalité et donne du charme à ta nouvelle routine.
Vous parlez souvent de l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle à Maurice. Pour vous, qu'est-ce qui rend cela vraiment réalisable ici, alors que beaucoup le cherchent sans le trouver ailleurs ?
Ce n'est pas que tout soit plus simple à Maurice, c'est plutôt que l'environnement nous aide à nous donner l'espace dont on a besoin. Les distances sont plus courtes, la nature est présente et on peut passer d'une réunion à un bain de mer ou à un moment en famille en « quelques minutes ».
Cet équilibre n'arrive pas seul : il faut le choisir et l'entretenir. Mais ici, les conditions sont réunies pour le rendre plus accessible. Rien qu'une routine du matin comme un bain de mer avant d'aller travailler change ton rythme, ton humeur, ta déconnexion. Je travaille beaucoup mais, je le fais avec moins de pression qu'en Europe je pense.
Dans votre métier, vous accompagnez de nombreux expatriés à l'île Maurice. Quelles sont, selon vous, les étapes clés pour réussir son installation ?
La première étape, c'est le déclic. Parfois, il vient d'un voyage, d'un besoin de changement ou juste d'une envie de recommencer ailleurs.
Mais ce déclic, il faut le transformer en décision. Et la vraie décision, c'est de poser une date. Tant qu'il n'y a pas de date, on en parle, on y pense, on en rêve, mais on n'avance pas.
Vient ensuite le moment le moins sympa mais essentiel : les démarches. Permis de résidence, budget, assurance, logement, école… Ce n'est pas la partie la plus excitante, mais c'est la base d'une installation sereine.
On le voit souvent : les « on verra sur place » finissent par créer plus de stress que de liberté.
À Maurice, ça ne fonctionne pas comme ça. Il faut se renseigner, comparer, planifier. Comprendre les loyers, les coûts, les démarches, les délais.
Se préparer au moins six mois à l'avance, c'est s'offrir une arrivée plus fluide et plus légère.
Et puis, il faut garder une chose en tête : l'imprévu fait partie du voyage. Changer de pays n'efface pas les défis personnels ; on les emporte toujours un peu avec soi. Ce n'est pas “plus vert” ailleurs, c'est simplement différent. Différent dans le rythme, dans les codes, dans les repères, les challenges… mais aussi dans les belles découvertes qu'on fait en chemin.
Enfin, il y a l'étape la plus importante : l'intégration. Sortir de sa zone de confort, aller vers les autres, dire oui à une invitation, oser demander de l'aide ou tendre la main. C'est ça, la vraie clé. Une installation réussie, c'est créer des liens, se sentir à sa place.
Vous accompagnez des expatriés depuis plusieurs années : quelles sont les difficultés les plus fréquentes auxquelles ils se heurtent à leur arrivée à l'île Maurice ?
À Maurice, chacun a son avis sur les démarches. Entre les agences, les recommandations de proches ou les conseils glanés sur les réseaux sociaux, il y a souvent autant de versions que d'expériences.
Même au sein des institutions, les approches peuvent différer : chaque dossier passe devant un comité qui doit comprendre le projet professionnel et s'assurer qu'il s'aligne avec les ambitions du pays.
Certains dossiers avancent vite, d'autres demandent des précisions, des justificatifs ou plusieurs allers-retours. Et c'est normal.
Même quand tout semble en ordre, certains prendront plus de temps que prévu, surtout quand un projet doit passer par plusieurs ministères pour des licences spécifiques : santé, tourisme, éducation… Cela rallonge le processus et multiplie les interlocuteurs.
Il faut aussi garder en tête la différence entre ce qui est écrit dans les recommandations officielles et la réalité du terrain. L'administration mauricienne est à la fois structurée et humaine : chaque dossier est étudié, discuté et compris avant d'être validé. L'important, c'est de rester patient, de ne pas interférer dans les démarches officielles, et surtout de ne pas écouter tout ce que tout le monde dit.
L'ouverture d'un compte bancaire peut prendre jusqu'à huit mois selon la complexité du dossier. Pour la recherche de logement, il n'est pas rare de découvrir des loyers plus élevés qu'attendu, ou des disponibilités limitées. Faire venir son animal de compagnie (chien, chat…) n'est jamais une expérience uniforme : selon les agents ou les services, les délais et les exigences peuvent varier.
D'un client à l'autre, deux dossiers peuvent être traités différemment simplement parce qu'ils passent entre des mains différentes. Et ça, c'est une réalité de terrain.
Sur le plan financier, une installation coûte presque toujours un peu plus cher que prévu, surtout au cours des premiers mois. Le temps de s'équiper, d'ajuster son rythme de vie et de comprendre les coûts réels. En général, je recommande de prévoir son budget mensuel plus une réserve d'environ 15 000 € pour vivre cette transition plus sereinement.
Mais au-delà du matériel, il y a une dimension qu'on sous-estime souvent : l'émotionnel. Après quelques mois, souvent autour du 6e, le quotidien s'installe, les repères changent et une solitude peut se faire sentir. Les doutes arrivent : « ai-je fait le bon choix ? », « Vais-je vraiment m'adapter ? »
C'est simplement une étape et une fois cette première année passée, ça ira beaucoup mieux. La première année, c'est souvent celle de l'ajustement : le temps de s'aligner sur ce nouveau cadre, de reconstruire ses habitudes, de créer ses repères et son réseau.
Ces moments-là, on peut les anticiper. Et surtout, on peut les traverser plus facilement quand on sait qu'ils font partie du chemin.
Comment les motivations des expatriés à l'île Maurice ont-elles évolué ces dernières années ?
Il y a huit ans, beaucoup d'expatriés venaient s'installer à Maurice par attachement au pays ou par le rêve d'une vie au soleil avec une fiscalité avantageuse. Ça suffisait à séduire. L'île faisait rêver, et l'idée de tout quitter pour vivre les pieds dans le sable était presque évidente.
Aujourd'hui, les motivations ont évolué. Elles sont plus réfléchies, plus profondes.
Les familles recherchent avant tout un cadre de vie sécurisant, des infrastructures fiables, une éducation internationale pour leurs enfants et une vraie qualité de vie au quotidien.
Les freelances et entrepreneurs viennent chercher un équilibre entre ambition et liberté : la possibilité de travailler sans renoncer à leur bien-être.
Les remote workers voient désormais Maurice non plus comme une parenthèse tropicale, mais comme une première étape, une façon de tester le rythme, la culture et l'équilibre de vie avant de s'y ancrer pleinement.
On vient aujourd'hui à Maurice avec l'envie de se projeter, d'entreprendre, de s'intégrer, de rencontrer du monde, de trouver du sens et de s'investir sur le territoire.
L'aspect interculturel de l'île Maurice : un défi ou une richesse ?
À Maurice, c'est clairement une richesse. J'aime souvent citer cet exemple : l'église prête son parking à la mosquée pendant les prières, et inversement. Tout est dit. C'est une image simple, mais elle résume parfaitement l'esprit mauricien : celui du respect, du partage et de la cohabitation harmonieuse.
Les expatriés ont toujours été bien accueillis dans cette diversité.
Le plus important, c'est la curiosité : poser des questions, participer, marcher pendant Maha Shivaratri, visiter Triolet pour Divali, ou assister à un mariage hindou. Ces moments de partage t'aident à comprendre l'île, sa culture et cette générosité naturelle qui la caractérise.
En entreprise, c'est incroyable : tu as de la chance de créer des liens et de découvrir la diversité des cultures mauriciennes. C'est une expérience humaine qu'on ne vit nulle part ailleurs.
Mais il faut arriver avec humilité. Ne pas débarquer avec ses gros sabots. Observer, écouter, respecter et comprendre.
Beaucoup arrivent avec une image idéale de l'île Maurice. Quels écarts remarquez-vous entre rêve et réalité ?
Beaucoup arrivent à Maurice avec une image de carte postale : la plage tous les jours, les cocotiers, la vie plus douce et moins chère. La réalité est un peu plus nuancée.
Oui, il y a les plages magnifiques et les couchers de soleil à couper le souffle. Mais il y a aussi les embouteillages le matin pour déposer les enfants à l'école, les coupures d'eau ou d'électricité, les démarches administratives qui demandent de la patience, et un coût de la vie souvent plus élevé qu'attendu, surtout si l'on cherche à reproduire le même confort qu'en Europe.
Cela dit, avec un budget équivalent à celui d'une vie en France, on vit souvent mieux : plus de temps pour soi, plus de nature, moins de stress et un environnement globalement plus serein.
Vous animez aussi des réseaux francophones à Maurice (BExpat, podcasts…). En quoi ces communautés aident-elles les nouveaux arrivants ?
Quand on débarque dans un nouveau pays, on peut vite se sentir seul. Avoir un réseau, c'est essentiel : on partage ses questions, ses galères, ses bons plans et on réalise qu'on n'est pas le seul à traverser ces étapes. Ce simple sentiment de « je ne suis pas seul à vivre ça » change tout.
Avec les groupes WhatsApp, les afterworks, les journées de coworking, les podcasts ou les webinaires, l'idée reste la même : informer, rassurer et créer du lien. On essaie de faciliter ces premières rencontres, ces conversations qui transforment une installation en vie sociale. Et finalement, ce sont souvent ces premières interactions qui font toute la différence entre une expatriation réussie et un projet d'expatriation qui, au bout de quelques mois, finit par s'interrompre.
Si vous ne deviez donner qu'un seul conseil à quelqu'un qui s'installe à Maurice ?
Lance-toi.
Si tu as vraiment envie que ça réussisse, tu trouveras toujours les moyens d'y arriver. Et sinon, ce n'est pas grave ; rien n'est irréversible.
L'expatriation reste avant tout une aventure qui transforme, quel qu'en soit le chemin et la finalité, quand elle est bien préparée.

















