Émeutes en Suède : conséquence d'une « immigration massive » ?

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  • Stockholm, Suede
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Publié le 2022-05-10 à 10:00 par Mikki Beru
Tirera-t-on un jour les leçons des dernières émeutes qui ont secoué la Suède ? Pays pourtant réputé pour son excellente qualité de vie, en particulier pour les expatriés. Durant la semaine pascale, des affrontements ont plongé des villes dans la panique. En cause, « Ligne dure », parti d'extrême-droite, et des émeutiers qui ont défié les forces de l'ordre. Si la situation s'est depuis apaisée (du moins, en surface), la sidération fait s'interroger les Suédois. Faut-il conclure à l'échec de l'intégration, comme le suppose la Première ministre Magdalena Andresson ?  

Quatre jours de violence urbaine

Au départ, il s'agissait de manifestations contre l'extrême-droite. Plus précisément, contre Ligne dure, le parti anti-Islam de Rasmus Paludan. L'homme aime jouer les provocateurs et brûle des Corans depuis 2017. Son parti et lui décident de faire une « tournée » dans plusieurs villes de Suède. La contre-offensive s'organise, et dégénère. Durant la semaine pascale, plusieurs villes deviennent le théâtre d'affrontements violents entre des émeutiers infiltrés au sein des manifestants, et la police. Jets de pierre contre les forces de l'ordre et les pompiers, pillages, dégradations de biens publics, véhicules de police et de particuliers incendiés… La Suède plonge dans quatre jours de violence. Les affrontements sont particulièrement violents à Norrköping et Linköping, deux villes ayant une forte communauté musulmane. Une population musulmane qui se sent encore une fois injustement prise à partie. Elle aussi condamne fermement les violences.

Le bilan humain est lourd : la police suédoise fait état de 40 blessés, dont 26 policiers. Une facture d'au moins un million d'euros. Des passants, victimes collatérales, témoignent de scènes d'une rare violence. Des traumatismes physiques et psychologiques encore difficiles à mesurer. Celles et ceux qui n'ont pas été blessés physiquement évoquent des « scènes de tourmente ». Certains peinent encore à croire que ces évènements aient touché leur commune, leur ville, la Suède. Mais le vernis du « pays scandinave forcément calme » s'écaille depuis quelques années. Les politiques s'accordent pour condamner fermement ces violences. Ils se divisent sur les conclusions à en tirer. La Première ministre sociale-démocrate Magdalena Andresson conclut : « L'intégration a été trop faible tandis que nous avons connu dans le même temps une immigration massive. » Mais est-ce vraiment la conclusion à tirer ?

Émeutes en Suède : échec de l'intégration ou de l'État ?

Certains experts saluent le ton, très direct, employée par la Première ministre. C'est en conférence de presse qu'elle voit, dans ces dernières émeutes, le résultat d'une politique migratoire défaillante, où des « mondes parallèles » coexistent désormais, sans rien partager. D'autres questionnent la formulation. L'emploi des tournures « l'intégration a été trop faible » et « nous avons connu… » semble montrer un État qui subit une immigration sortie de nulle part. Or, l'État est bien acteur et initiateur de sa politique migratoire. Pour ces experts, crier à l'immigration massive et à l'échec de l'intégration masque les vrais problèmes. Il faut remonter bien avant ces émeutes pour comprendre que d'autres ont eu lieu par le passé (comme en 2020). Il faut questionner le glissement progressif de la pensée sociale-démocrate sur l'immigration. Il faut interroger la manière dont l'État suédois a impulsé ses politiques migratoires. Il faut éviter les berceuses du « c'était mieux avant » (lorsque la Suède était un pays « homogène »). Il faut cesser de voir avec les lunettes de l'extrême-droite, pour qui le multiculturalisme est la racine de tous les maux. Il faut réunir tous les acteurs, politiques et de la société civile pour trouver les vraies solutions à la crise. 

Contrairement à ce que pensent les partisans de la « sanction à tout prix », dire cela ne légitime pas les violences urbaines, au contraire. Ces violences restent condamnables et doivent être condamnées comme il se doit. Il serait cependant illusoire et contre-productif de croire que « montrer les muscles » (ne miser que sur une politique répressive) fera retomber les colères.

Accueil des immigrants : les ratés de l'Office migratoire suédois

D'aucuns jugent sévèrement la Suède, responsable d'un « laxisme » et d'une politique « trop généreuse » envers les étrangers, sans réelle prise en compte des enjeux qui sous-tendent l'immigration dans un État. Aujourd'hui, 19% de la population suédoise est née à l'étranger. Les partis d'extrême-droite crient à l'invasion et pointent du doigt la population arabe. Or, nombre de ces individus nés à l'étranger sont Finlandais. La crise migratoire de 2015 brise le « pacte moral » suédois, selon lequel l'État se devait d'accueillir les populations. En 2015, donc, la Suède accueille 163 000 demandeurs d'asile, et devient l'État le plus « généreux » en la matière (comparativement à sa population, 10 millions d'habitants à l'époque). 

Une générosité, mais pour quel accueil réel ? Quel suivi pour ces demandeurs d'asile ? Quel accompagnement ? Quelle perception, même, de ces populations ? La Suède n'est-elle pas tombée dans une forme larvée de complexe du sauveur ? En 2016, les premiers signes du changement sont là : durcissement des règles de la demande d'asile, temps d'attente multiplié par 2 ou 4, restriction du regroupement familial…  Au risque de mettre à la même enseigne immigration légale ou illégale. Pourtant, la Suède continue de solliciter les talents internationaux. Mais eux aussi subissent les incohérences d'une administration submergée. La Migrationsverket, l'Office migratoire suédois, essuie des ratés depuis 2015. À la même époque émerge le « kompetensutvisningar », « l'expulsion de compétence ». Des talents étrangers se voient expulsés pour des motifs futiles, souvent, de simples formalités administratives indépendantes de leur volonté, ou réglées avec leur employeur. La sentence s'applique quand même. L'Office migratoire suédois est même soupçonné d'inventer des règles pour empêcher le retour des immigrés. Des accusations graves, et une mauvaise presse qui s'étend à l'internationale et nuit à l'image de la Suède.

Conclusion 

Les dernières émeutes en Suède ne sont donc pas la conséquence directe d'une immigration massive, mais plutôt le constat de grandes difficultés de l'État à construire ou reconstruire une véritable politique d'immigration. De « laxiste », la politique suédoise passe brutalement vers un système très restrictif. En 2020, le gouvernement socio-démocrate/écologiste n'accueille que 23 000 d'immigrants. La Covid n'explique pas à elle seule ce recul massif. Les défaillances de la Migrationsverket ne semblent pas remises en cause. Au contraire, un amalgame dangereux entre augmentation des crimes et immigration a gagné du terrain. Et les chercheurs de rappeler l'urgence de remonter aux causes réelles de cette « crise suédoise », au risque de souffler sur les braises de l'incendie.