La crise de COVID-19 vue par les frontaliers

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Publié le 2020-05-06 10:19

Avec la fermeture des frontières, de nombreux frontaliers ont vu leur routine changer. Florian et Tamime sont Français et travaillent respectivement au Luxembourg et en Suisse. Nous les avons interrogés sur l’impact de la crise de COVID-19 sur leur vie professionnelle.

Florian, manager de restaurant. 

Où vivez-vous et où travaillez-vous ? 

J’habite en France, dans un petit village de Lorraine entre Nancy et Metz, à 20 minutes de la frontière luxembourgeoise. Je travaille en plein coeur du centre-ville de Luxembourg-Ville à l'hôtel La Place d’Armes, un hôtel 5-étoiles. Je suis manager du restaurant Le Café de Paris. 

Depuis combien de temps travaillez vous au Luxembourg ? Qu’est ce qui vous a amené à travailler là-bas ? 

Cela fait 10 ans que je travaille au Luxembourg. J’ai fait une école hôtelière en France à la frontière du Luxembourg. Je voulais changer un peu. Le système scolaire classique n'était pas fait pour moi. J’ai trouvé ma voie dans la restauration. Ils avaient cette philosophie de nous faire travailler avec des Luxembourgeois, des Allemands, la plupart des stages se passaient au Luxembourg. C’est un petit pays qui a vraiment besoin de main-d’oeuvre. La restauration est un secteur où il y a beaucoup d'expatriés : des Français, des Belges, des Allemands qui travaillent dans tous les services. 

Le jour où j’ai passé mon diplôme, on m’a demandé mon CV et 15 jours après je commençais à travailler au Luxembourg où les salaires sont un peu plus intéressants.

Avant la crise, vous traversiez la frontière tous les jours ?

Oui, tous les jours. On avait le choix entre habiter dans 30m² pour environ 1 300 euros par mois ou, pour le même prix, être propriétaires d’une maison avec un petit jardin et faire la route tous les jours. On a préféré la tranquillité. Aujourd’hui on est effectivement propriétaires d’une maison, à 1 500m de la forêt, c’est tout de même plus agréable. En contrepartie, il faut faire la route tous les jours. Pour aller travailler, quand il n’y a personne sur la route, je met 50 minutes porte à porte. Mais avec le trafic, je pars souvent 2h30 avant de commencer à travailler. 

Qu’est-ce qui s’est mis en place suite au début de la crise ? Comment vivez-vous le confinement ?

Cela a été très soudain. On a eu une annonce : « Demain tous les bars et restaurants ferment. » Donc, on nettoie tout, on range tout. On avait des clients à l'hôtel à ce moment-là. On a trois restaurants dans l'hôtel, on en a gardé un ouvert juste pour eux mais en room service uniquement. C'était toute une situation à gérer et toute une organisation à mettre en place. On travaille dans un hotel 5- étoiles qui fait partie de la chaîne des Relais et Châteaux, il faut pouvoir répondre à la demande. Tant que nos clients ne pouvaient pas prendre d’avion pour rentrer chez eux, on devait rester ouvert pour eux, sans prendre de nouvelles arrivées. On a annulé toutes les réservations au fur et à mesure, mars, avril et maintenant mai. 

J’ai quelques collègues qui sont restés sur place pour les room service ou pour la réception. J’ai notamment un collègue polonais qui vit dans un très petit appartement en colocation et pour qui le confinement ne doit pas être facile. On a beaucoup critiqué les Parisiens qui ont fuit la capitale pour se confiner dans leur maison secondaire. Ce n’est pas mon cas mais je peux les comprendre.  

Nous, on travaille dans des restaurants, un hôtel, c’est certain que le télétravail ne s’y prête pas. Mais on a tout de même beaucoup de meetings avec la direction. Ce qui est bien c’est que la direction ne nous lâche pas et profite du confinement pour nous donner des formations. On a des cours d’anglais en ligne, par exemple, des formations avec l’Institut Vatel, qu’on a pas forcément le temps de faire quand on est sur le terrain. Ce qui est très appréciable aussi, c’est l’aide parentale du gouvernement luxembourgeois, des jours de congés payés pour les parents. 

Comment envisagez-vous la suite ? 

Notre situation est particulière puisqu’on fait partie de l'hôtellerie et la restauration, les secteurs qui vont reprendre en dernier. Tous les gouvernements, y compris la France et le Luxembourg, se sont mis d’accord là-dessus.

Le déconfinement au Luxembourg a commencé mais il sera très progressif. Donc on ne sait pas du tout quand on pourra ouvrir. Et même après la réouverture, les masques, par exemple, sont obligatoires partout au Luxembourg si vous ne pouvez pas respecter la distanciation sociale de 2m. Servir des clients avec un masque dans un 5-étoiles, ce n’est pas très engageant. Alors on réfléchit à des solutions mais c’est assez flou pour l’instant. On fait 70% de notre chiffre d’affaire sur les terrasses et elles vont être interdites. On peut comprendre les raisons sanitaires mais d’un point de vue économique c’est un désastre. 

Tamime, pharmacien

Où vivez-vous et où travaillez-vous ?

Je m’appelle Tamime. Je travaille dans un institut pharmaceutique à Zurich, en Suisse. Habituellement, je vis à Zurich la semaine et je rentre à Strasbourg, en France, le week-end. Aujourd’hui, je suis confiné chez moi à Strasbourg. 

Depuis combien de temps travaillez-vous en Suisse ? Qu’est-ce qui vous a amené à travailler là-bas ? 

Je travaille à Zurich depuis le début de cette année mais cela va faire 9 ans que je travaille en Suisse. C’est le seul endroit où  j’ai trouvé du travail. Je cherchais principalement en France au départ, mais je n’ai rien trouvé. J’ai eu une opportunité en Suisse, et j’y suis resté. 

Qu’est ce qui s’est mis en place suite au début de la crise ? 

Cela a été assez rapide puisqu’on a reçu un email le vendredi nous disant que les bureaux étaient fermés et qu’on ne pouvait plus retourner au travail le lundi. Comme la frontière entre les deux pays a été fermée, et que je suis toujours résident en France, je n’ai pas pu repartir à Zurich.  

On a finalement commencé le télétravail avant l’annonce du confinement par le gouvernement français. La mise en place n’a pas été trop compliquée puisque j’ai juste besoin d’un ordinateur pour travailler. La Suisse a cherché à généraliser le télétravail le plus rapidement possible, l’entreprise pour laquelle je travaille a donc fourni des ordinateurs à tous les employés qui en avaient besoin. 

Je travaille quasi normalement depuis la France car je suis en contact avec des gens qui, pour la plupart, ne sont pas du tout en Suisse mais aux quatre coins du monde. La seule différence est le manque d'interactions sociales avec les collègues. 

Comment la situation affecte-t-elle votre activité professionnelle ?  

C’est parfois un peu compliqué. Par exemple, simplement pour obtenir des signatures. On se rend compte que les gens sont confinés au fur et à mesure un peu partout dans le monde. On découvre lors des réunion qu’on peut avoir avec nos collègues à l'étranger qu’il y a certaines choses qu’on ne peut plus faire, par exemple, des documents qu’on ne peut plus signer. Ça rend les choses pas impossible mais un peu plus lentes, ce qui peut poser problème quand on doit fournir aux patients les médicaments dont ils ont besoin. 

On fait surtout des medicaments à base de fer, notamment pour traiter les infections rénales qui ne sont pas liées à la COVID-19. Par contre, il y a effectivement un impact pour les patients, par exemple, en attente de dialyse pour qui cela devient compliqué dans certains pays car les hôpitaux sont surchargés. Finalement, l’impact est aussi sur les autres pathologies car les patients ne peuvent plus être pris en charge de la même façon. 

Comment envisagez-vous la suite ? 

En Suisse, ils n’ont pas subi le même confinement qu’en France : il y avait bien plus de liberté. Seuls les rassemblements de plus de 5 personnes étaient interdits. Depuis une semaine, les coiffeurs et magasins ont réouverts. En théorie, la semaine prochaine je saurai si il y a plan de retour prochain au bureau ou non. Au début, on nous avait annoncé juillet mais je pense qu’on rentrera plus tôt. Il y aura des choses à mettre en place pour respecter les distances de sécurité. 

Au final, pour nous le travail reste le même mais c’est tout de même moins convivial d'être seul à la maison.