Rêve du lagon turquoise, des matins doux, de la vie au grand air. C'est surtout ce qui attire de plus en plus d'expatriés à Maurice. Mais on rêve beaucoup moins d'une citerne vide un dimanche matin. Alors que l'île traverse une grave crise de l'eau, des expatriés nous racontent ce que la carte postale ne montre pas : les coupures, les bidons qu'on remplit, les gestes qu'on réapprend. Et une réalité qui change du tout au tout d'un quartier à l'autre.
Quand on prépare son départ pour Maurice, la liste est longue. Les principales priorités sont de trouver un logement, d'obtenir son permis de résidence, de décrocher un emploi ou encore d'inscrire les enfants à l'école. Rares sont ceux qui y ajoutent « passer plusieurs jours sans eau ». Et pourtant, la question devient très concrète le jour où la citerne se vide et que le robinet reste sec.
Julien, qui vit à Maurice depuis une vingtaine d'années, en a récemment fait l'expérience : « Nous avons eu deux semaines sans eau en août, ça a été assez difficile », nous confie-t-il. Une Australienne qui vit à Grand Gaube, dans le nord de l'île, a, elle aussi, connu plusieurs journées entières sans une goutte au cours du dernier mois, parfois deux jours d'affilée. Dans le centre de l'île, Karine explique qu'elle dispose de deux heures de distribution par jour. Trop peu pour remplir correctement son réservoir.
Derrière ces témoignages, des chiffres qui parlent d'eux-mêmes. Au 29 septembre, l'ensemble des réservoirs de l'île n'étaient remplis qu'à 59,7 %, contre 90,3 % un an plus tôt, selon la Water Resources Commission. Et le 6 octobre, la MBC annonçait que Mare-aux-Vacoas était tombé à 35,9 % de sa capacité.
Pour l'expatriée australienne, le contraste avec le pays où elle a grandi est saisissant. Même au plus fort d'une grande sécheresse dans le Queensland, jamais le robinet ne s'était tari chez elle. "On demandait aux habitants de se restreindre : douches courtes, balai à la place du tuyau d'arrosage pour nettoyer la terrasse. Mais l'eau coulait. À Maurice, il arrive qu'il faille organiser une journée entière sans elle". Et c'est dans les gestes les plus anodins que ça se ressent : se laver avant de sortir, préparer à manger, lancer une machine, tirer la chasse. Quand l'eau manque, tout cela se planifie… ou attend.
Karine, elle, vit un quotidien devenu pesant, malgré son réservoir. Elle n'a tout simplement pas assez d'eau pour ses besoins, et l'été qui arrive l'inquiète. Pour elle, les autorités auraient dû voir venir les choses bien plus tôt.
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Une même île, des réalités très différentes
Tous les expatriés ne vivent pas la même chose, loin de là. Au Bouchon, où il s'est installé en mars 2024, Yves n'a jamais connu de coupure. À Port-Louis, Béatrice s'estime plutôt chanceuse : en six ans, seulement quelques rares interruptions, de quelques heures tout au plus. « C'est l'avantage de la capitale, pour une fois », s'amuse-t-elle. Ses précautions restent simples : à chaque cyclone, elle fait des réserves d'eau potable et remplit des bassines pour la vaisselle et les toilettes. Pour l'instant, ça lui suffit.
Motard, lui, a vu la différence en changeant d'adresse. À Albion, où il a vécu jusqu'en mars, les coupures rythmaient l'année, même si elles ne duraient jamais plus de deux jours. Depuis qu'il a posé ses valises à Flic-en-Flac ? Une seule en six mois. Sa théorie : sa maison serait raccordée au même réseau que celui de l'hôpital de Cascavelle.
La leçon est simple : ce qui est vrai dans un quartier ne l'est pas forcément quelques kilomètres plus loin. Si vous cherchez un logement, ajoutez donc une question à votre liste : « Et l'eau, ça se passe comment ici ? »
Pour Julien, le premier réflexe est clair : avoir un ou deux réservoirs à la maison, « quand on peut se le permettre ». De quoi tenir pendant les coupures sans se retrouver immédiatement à sec.
Motard l'a bien compris. À Albion, il avait un réservoir de 1 000 litres équipé d'une pompe. Dans sa nouvelle maison, il a doublé la mise et prévu de la place pour en ajouter davantage si besoin. Il a même installé une cuve pour récupérer l'eau de pluie, qui lui sert à arroser le jardin.
Mais une citerne ne règle pas tout. Encore faut-il pouvoir la remplir : quand la distribution ne dure que deux heures, comme chez Karine, la réserve ne se reconstitue jamais vraiment. Et dans les familles nombreuses, même des réservoirs supplémentaires peuvent se vider en quelques jours.
Au final, tout dépend de l'équipement du logement, du nombre de personnes sous le même toit… et du budget. Tout le monde n'a pas la même marge de sécurité.
Apprendre à compter chaque litre
Les coupures obligent aussi à revoir ses habitudes. Motard prend déjà des douches éclair. Si la pénurie dure, il est prêt à revenir à la toilette au seau et à ne laver à la main que le linge indispensable. Le lave-vaisselle, il le garde, mais seulement quand il est bien plein. Grâce à ses aménagements, il aborde la suite avec une certaine sérénité. En dernier recours, l'eau de sa piscine pourrait servir pour les toilettes. Il a aussi investi dans une installation photovoltaïque pour moins subir les coupures d'électricité. Plus d'autonomie, donc, mais il le reconnaît volontiers : tout cela a un coût.
D'autres s'organisent avec les moyens du bord : des bouteilles d'eau pour boire et cuisiner, un filtre qu'on remplit dès que l'eau revient, et un seau placé sous la gouttière pour recueillir l'eau de pluie, même si elle se fait de plus en plus rare.
Certains vivent des situations plus dures : douches et lessives repoussées, vaisselle qui s'empile, plus assez d'eau pour tirer la chasse. Dans ces conditions, les appels à économiser l'eau sonnent un peu creux. Quand le réservoir est vide, il n'y a tout simplement plus rien à économiser.
Pendant ses deux semaines sans eau, Julien a pu compter sur plusieurs livraisons de la Central Water Authority (CWA). « Ça a beaucoup aidé », reconnaît-il. Mais il a fallu relancer l'organisme à plusieurs reprises… et être à la maison au bon moment. L'expérience de l'Australienne est moins positive : ses demandes de livraison, comme celles de certains voisins, sont restées sans suite. "Restent alors les fournisseurs privés, avec une facture difficile à prévoir. Un voisin aurait ainsi reçu récemment un devis de Rs 5 000 pour remplir un réservoir, sans plus de précisions sur sa capacité ni sur les conditions de livraison", raconte-t-elle.
Quelles solutions pour améliorer l'approvisionnement ?
Le cœur du problème s'appelle Mare aux Vacoas. Le 6 octobre, le ministre de l'Énergie et des Services publics, Patrick Assirvaden, a dressé un constat sans détour : le réservoir ne fournit plus que 61 000 m³ d'eau à la station de La Marie, contre 110 000 m³ en temps normal. Il n'était plus que rempli à 35,9 %, contre 88,6 % un an plus tôt. Le ministre a également pointé un problème de fond : les réservoirs ne sont pas reliés entre eux.
Pour combler le manque, plusieurs renforts sont annoncés. Dix forages doivent être mis en service dans les régions touchées, avec 31 000 m³ supplémentaires attendus dans le réseau d'ici fin octobre. Quinze unités de filtration sous pression ont aussi été commandées quatre à cinq mois plus tôt : sept sont déjà arrivées, et l'ensemble devrait fournir environ 33 000 m³ de plus. Enfin, un deuxième tuyau depuis Mare Longue doit acheminer 15 000 m³ supplémentaires vers La Marie. Des chiffres encourageants sur le papier, mais qui restent pour l'instant des objectifs.
Sur le terrain, certaines opérations ont déjà démarré. Début octobre, la CWA a commencé à pomper l'eau de la rivière Pétrin vers La Marie, pour un apport estimé à 2 000 m³ par jour. Une opération du même type était prévue sur la rivière Papayes. L'idée est de soulager Mare aux Vacoas, alors même que les ressources souterraines de la région souffrent, elles aussi, du manque de pluie. En parallèle, chaque goutte compte. Depuis le 10 août, la réglementation limite les usages non essentiels et le gaspillage : plus question, notamment, de laver sa voiture, d'arroser son jardin ou de remplir sa piscine au tuyau ou avec un appareil similaire.
À plus long terme, Patrick Assirvaden veut inscrire le dessalement dans le « plan Marshall » pour l'eau et développer de nouvelles sources d'approvisionnement. Il évoque aussi une ressource aujourd'hui perdue : les 55 000 m³ d'eaux usées traitées rejetés chaque jour, qui pourraient servir, entre autres, à l'irrigation.
Le climat, il faut le dire, n'a pas aidé. Selon les services météorologiques, l'été 2025-2026 n'a reçu que 66 % des précipitations habituelles, et février 2026 a été le quatrième mois de février le plus sec depuis 1904.
Pour tous les habitants de l'île, ces chiffres se résument à une question toute simple : y aura-t-il assez d'eau demain à la maison ? Karine redoute que l'été n'aggrave les choses. Motard, lui, préfère investir dès maintenant pour être prêt. Quant à l'expatriée australienne, elle attend une distribution plus régulière, des fuites enfin réparées et des pénuries mieux anticipées.
Leurs histoires racontent ce que les photos du lagon ne montrent jamais : s'installer à Maurice, c'est aussi apprendre à vivre avec ses contraintes.
Journaliste de formation, titulaire des DALF C1 et C2 et diplômée de l'Université de Maurice, je cumule près d'une vingtaine d'années d'expérience en rédaction. Après six ans dans la presse mauricienne, j'ai rejoint Expat.com, où j'évolue depuis une douzaine d'années, dont cinq en tant qu'assistante éditoriale, et à présent responsable éditoriale.