Et si derrière un billet d'avion se cachait une vie entière à réinventer ? C'est en tout cas ce que Célia Debove a vécu. À 32 ans, elle a tout lâché : son institut de beauté, ses clientes qu'elle appelait affectueusement « ses Bichettes », ses habitudes, son confort, pour poser ses valises à l'île Maurice. Pas pour fuir, mais pour enfin vivre en accord avec celle qu'elle était devenue. Aujourd'hui, depuis le sud de l'île, elle accompagne des voyageurs et surtout des femmes qui n'osent pas encore partir seules, à franchir le pas à leur tour. On lui a demandé comment elle l'a fait.
Pouvez-vous vous présenter et nous raconter votre parcours avant votre expatriation à l'île Maurice ?
Je suis Célia, j'ai presque 32 ans et je suis originaire du nord de la France, près de Lille. Pendant 8 ans j'ai dirigé mon propre institut de beauté. J'aimais profondément mon métier et, surtout, ce qu'il me permettait de créer : une véritable relation de confiance avec mes clientes ; d'ailleurs, je préférais les appeler « Mes Bichettes ». Comme beaucoup d'entrepreneurs, j'étais très investie dans mon activité et il m'était souvent difficile de me déconnecter réellement. Le voyage est progressivement devenu mon moyen de prendre du recul et de souffler. D'ailleurs, à une certaine période, j'ai également traversé une rupture amoureuse qui avait fortement impacté ma confiance en moi. J'avais besoin de partir, souffler. Personne dans mon entourage n'était disponible pour m'accompagner. Alors je suis partie seule sur un coup de tête. Et sans le savoir, ça allait changer le cours de ma vie. S'en sont suivis de nombreux autres : Majorque en van, le Maroc en road trip, Zanzibar dans le village, l'Afrique du Sud en mission humanitaire, et forcément l'île Maurice un peu par hasard.
Pendant près de huit ans, vous avez dirigé votre propre institut de beauté en France. Qu'est-ce qui vous a poussée à envisager un changement de vie aussi radical ?
Je crois que les voyages solo ont été le véritable déclencheur. Ils m'ont montré que je pouvais sortir de ma zone de confort et que le monde, aussi grand soit-il, était bien plus vaste que le cadre dans lequel j'évoluais depuis des années. J'aimais mon métier et la vie que j'avais. Mais j'aimais aussi l'idée d'une autre forme de liberté et de nouveaux défis. Et plus je voyageais, plus je ressentais le besoin de construire une vie qui me ressemblait davantage. Puis, avec le temps, à chaque retour de voyage, « mes Bichettes » ont également semé, sans le savoir, une petite graine dans mon esprit avec leur « j'aimerais trop faire ce que tu fais, mais je n'ose pas ». Alors, après mon 3e voyage à l'île Maurice, j'ai approfondi mes recherches sur le projet auquel je croyais déjà fortement, pour le mener là où, sans savoir pourquoi, je me sentais en équilibre, à Maurice. Et alors j'ai décidé de sauter le pas. De me séparer de tout ce que j'avais construit et de tout ce qui me construisait aussi, il faut le dire. Et je me suis dit que si ce n'est pas maintenant, ce ne sera jamais. Pas pour vivre « sous les tropiques » mais pour vivre en alignement avec celle que j'étais devenue, et pour apporter à ma petite échelle ma pierre à l'édifice.
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Comment votre entourage a-t-il réagi à cette décision ?
Les réactions ont été variées. Chacune dans les croyances des uns et des autres, un peu comme lorsqu'on voyage solo en tant que femme finalement. Certaines personnes ont tout de suite trouvé le projet formidable. D'autres étaient plus inquiètes ou avaient du mal à comprendre pourquoi je quittais une situation stable pour partir à l'autre bout du monde. Et pour parler de ma famille, la culpabilité m'accompagne encore souvent, mais ils ont été d'un soutien sans faille même avec le cœur déchiré (cœur sur eux).
L'île Maurice est entrée dans votre vie presque par hasard. Que retenez-vous de votre premier voyage qui a provoqué ce déclic ?
L'île Maurice est arrivée après un voyage humanitaire en Afrique, c'était de base comme ma maman me l'avait dit « reposer mon corps après avoir donné de mon coeur ». J'y suis arrivé sans aucune information, mais avec ce petit truc dans la tête : « c'est que des couples en voyage de noces là-bas ». Spoiler alert : non ! Et ce qui m'a le plus marquée, c'est le sentiment que j'ai ressenti à mon arrivée. Bien sûr, les paysages sont magnifiques, mais ce n'est pas ce qui a provoqué le déclic. À Maurice, j'y ai découvert une atmosphère différente. Un rythme de vie plus apaisé et une chaleur humaine qui m'ont immédiatement séduite. C'est comme si je respirais différemment.
Beaucoup de voyageurs tombent sous le charme de l'île et décident de s'y installer. Qu'est-ce qui vous a convaincue que Maurice pouvait devenir votre nouveau chez vous ?
J'y suis revenue plusieurs fois avant de faire le grand saut, alors même que le but de ces différents voyages n'était pas de s'expatrier ici. Et puis, au fil du temps, je me suis surprise à imaginer mon quotidien ici. Le fait que les locaux parlent français, ces sourires bienveillants, ces échanges humains. Mais surtout, cet appel du fond de mon cœur que je suis incapable d'expliquer rationnellement encore aujourd'hui. Comme si une partie de moi savait déjà que mon histoire avec cette île ne s'arrêterait pas à quelques séjours de vacances.
Avez-vous connu des moments de doute avant le départ ?
Énormément ! Et je pense que tous les expatriés passent par là. Décider de partir vivre au soleil, c'est « facile ». L'entre-deux, entre la prise de décision et l'aéroport, l'est beaucoup moins. On quitte son pays, sa famille, ses ami(e)s, ses habitudes, son monde finalement, pour en créer un autre, inconnu. Et à tout ça est mêlée la peur de se tromper, de regretter, d'autant plus quand on laisse un business qui tourne derrière soi. Je me rappelle avoir analysé chaque rue de ma ville, avoir vu des choses que je n'avais jamais vues alors que je passais par là 10 fois par semaine. Ou encore avoir mangé mes plats préférés et les avoir appréciés comme jamais auparavant. Mais surtout, chaque moment passé avec mes ami(e)s ou ma famille me rendait nostalgique, alors même que j'étais encore dans l'instant présent.
Quelle a été la chose la plus difficile à laisser derrière vous ?
Sans grande surprise, ma famille, mes proches et mon institut. Ils constituent à eux « trois » des piliers de mon bien-être. Et j'en avais pas autant conscience avant, je dois dire. La famille et les proches, car les appels vidéo ne remplaceront jamais la présence réelle. Et mon institut, car il était 95% de mon quotidien, mes bichettes m'apportaient énormément. Ici, à Maurice, contrainte par le visa, mes journées de travail sont plutôt solitaires.
Une fois installée à Maurice, quelle a été votre plus grande surprise en tant que résidente ?
La facilité avec laquelle on peut s'octroyer une pause dans le quotidien. En France, aller à la plage me demandait de l'organisation. Ici, je peux le décider à 14 h et y être à 14 h 15. Ça peut paraître simple, et parfois même on l'oublie, mais cette proximité avec la nature est un vrai luxe et a une réelle influence sur notre façon de vivre. D'ailleurs, un an après mon arrivée, je ressens toujours la même gratitude.
Quels ont été les principaux défis administratifs ou pratiques auxquels vous avez été confrontée ?
Il y a forcément celui lié au visa. Qui demande de la patience. J'étais à 3 jours de devoir quitter le pays pour l'année lorsque j'ai reçu le fameux sésame. Mais aussi comprendre comment tout fonctionne ici, qui, bien souvent, est loin des modes de fonctionnement français. Pour beaucoup d'administrations, il faut se rendre sur place, attendre (longtemps). Et puis, forcément, essayer de créer un nouveau socle social, qui, je dois dire, me paraît plus difficile pour moi, qui ai choisi le Sud, et donc l'envie de nouer des liens avec les Mauriciens plutôt qu'avec les expats.
Comment se passe votre intégration dans la communauté locale ?
Comme je le disais précédemment, j'y ai été très rapidement confronté en raison de mon choix géographique. De plus, dans tout ça, j'ai trouvé l'amour auprès d'un Mauricien. Alors ces facteurs m'offrent aujourd'hui la chance d'être très bien intégrée. Bien sûr, j'avais aussi mon rôle à jouer là-dedans ; je pense que l'intégration passe aussi par la curiosité, l'humilité et l'envie de comprendre la culture du pays qui nous accueille. Il est, à mon sens, impératif, de nous, expatrié, s'adapter et non pas chercher la comparaison avec la France ou la vie d'avant. Car même en étant bien entouré(e), on est parfois confrontés à des idées différentes liées à une culture différente.
Vous développez aujourd'hui une activité axée sur le tourisme et les voyages sur mesure. Comment est née cette idée ?
Cette idée est née de mon parcours personnel et professionnel. Finalement, c'est un projet de vie. J'aurais aimé trouver ce type d'accompagnement lors de mes différents voyages solo, mais j'avais aussi à cœur de continuer d'une façon différente ce que j'avais commencé à créer au sein de mon institut. C'est-à-dire, une communauté bienveillante, de femmes qui partageaient leurs joies, leurs peines,leurs rêves, et parfois leurs peurs. Alors avec le temps j'ai compris, que l'appel de l'île Maurice, pouvait être le parfait lieu pour y construire un projet qui m'anime et qui réunit l'humain, le voyage, l'accompagnement et la création de lien de façon authentique et sécurisée. Bien sûr, j'ai à cœur également de poursuivre cette démarche pour les groupes, les familles et les couples. Le partage étant mon maître-mot.
Pourquoi avez-vous choisi de mettre particulièrement l'accent sur l'accompagnement des femmes qui souhaitent voyager seules ?
Car je me reconnais dans leurs peurs, leurs interrogations et parfois même dans leurs blocages. J'ai ressenti, j'ai pleuré, j'ai eu envie d'annuler. Mais je l'ai quand même fait. Ces voyages m'ont toujours permis de me donner un peu plus de confiance en moi. J'y ai à chaque fois découvert de nouvelles facettes de « Célia » que je n'aurais jamais soupçonnées en restant dans ma zone de confort. J'aurais peut-être même jamais compris que l'on est souvent capable de bien plus que l'on ne le croit et que nos croyances sont simplement limitantes. Et aujourd'hui même si j'accompagne également les couples, les familles ou des groupes, aider une femme à oser son premier voyage solo a une saveur particulière pour moi. Parce que je sais que derrière un billet d'avion se cache bien plus qu'un simple voyage.
Qu'est-ce que vous appréciez le plus dans votre vie à Maurice aujourd'hui ?
Cette sensation qui, un an après, est toujours la même quand je vois le cocotier dans mon jardin, ou quand je passe près de la plage, et que je ne suis jamais lassée par cet endroit. Mais ce que j'apprécie le plus, ce n'est pas seulement l'île Maurice à proprement parler, mais plutôt ce que cette île m'a apporté intérieurement. Grâce à elle, j'ai rêvé ; grâce à moi, j'ai osé. Et c'est ce mélange qui, aujourd'hui, m'apporte une satisfaction face à cette nouvelle vie.
Quel conseil donneriez-vous à une personne qui rêve de tout quitter mais n'ose pas encore franchir le pas ?
Je lui dirais de rêver, mais aussi de s'informer. Les réseaux sociaux montrent bien souvent le meilleur. La réalité est plus nuancée. Il y a les bons moments, les couchers de soleil, les plages paradisiaques. Mais pas que. Derrière les cartes postales, il y a un vrai pays, de vrais locaux, une vraie façon différente de gérer les choses du quotidien (notamment l'administration, les défis professionnels auxquels nous sommes expats et donc certains milieux d'activité ne nous sont pas accessibles, une nourriture différente aussi, par exemple, des moments de solitude et d'adaptation). Ce que je veux principalement dire c'est, qu'une expatriation réussie est bien souvent une expatriation préparée. La peur ne doit pas guider nos choix ; elle doit simplement nous pousser à mieux nous préparer. Car entre un rêve et une réalité, il y a souvent un plan. Et c'est bien souvent ce plan qui fait toute la différence. D'ailleurs, c'est un sujet que je compte aborder davantage sur mes réseaux sociaux (Insta : @celia_dbv // TikTok : @dbv_celia) dans les mois à venir : montrer la réalité de l'expatriation, et pas seulement ses bons côtés « instagramables ». Parce que selon moi, continuer de rêver tout en étant lucide, rend la réalité meilleure.
Journaliste de formation, titulaire des DALF C1 et C2 et diplômée de l'Université de Maurice, je cumule près d'une vingtaine d'années d'expérience en rédaction. Après six ans dans la presse mauricienne, j'ai rejoint Expat.com, où j'évolue depuis une douzaine d'années, dont cinq en tant qu'assistante éditoriale, et à présent responsable éditoriale.