S'installer à Maurice ne veut pas dire devenir Mauricien du jour au lendemain. Entre le travail, la famille et les amis expatriés, on peut très bien construire une vie confortable sans jamais vraiment sortir de son propre cercle. Mais quelque chose semble changer chez les nouveaux arrivants : de plus en plus d'expatriés ne se contentent plus de « vivre à côté » de l'île. Ils rejoignent une association dès les premiers mois, participent à une campagne de nettoyage de plage le week-end de leur arrivée, ou cherchent activement un refuge, une école, un club où donner un peu de leur temps. Le bénévolat, la vie de quartier, les événements locaux, les initiatives environnementales, même les réseaux sociaux : les occasions de créer des liens sont plus visibles, plus nombreuses et plus vite saisies qu'il y a quelques années.
On ne le décide jamais vraiment, mais on s'y installe presque sans s'en rendre compte. On arrive à Maurice, et les premiers visages amis sont ceux d'autres expatriés : ils recommandent un quartier, une école, un médecin, expliquent les démarches administratives. Ces réseaux sauvent souvent les premiers mois. Mais ils referment aussi, doucement, une bulle : un quartier prisé des étrangers, un travail à distance, une école internationale pour les enfants, et des rencontres qui, sans qu'on l'ait voulu, tournent toujours autour des mêmes visages. Rien de dramatique là-dedans. Simplement une vie confortable, qui peut durer des années sans jamais vraiment croiser l'île qu'on habite.
Mais cette bulle semble aujourd'hui plus poreuse qu'avant. De plus en plus de nouveaux arrivants cherchent explicitement à en sortir, et le plus tôt possible : demander dès l'installation quelle association rejoindre, quel club fréquenter, quel commerçant privilégier. D'ailleurs, les vidéos et les reels ne tardent pas à suivre.
Sortir de la bulle des expatriés ne demande d'ailleurs pas un geste spectaculaire. Cela commence par des choix ordinaires : faire ses courses chez le commerçant du coin plutôt qu'ailleurs, s'arrêter à une fête de quartier, rejoindre une association ou simplement être curieux et prendre deux minutes de plus pour discuter avec quelqu'un qu'on croise chaque jour.
Les réseaux sociaux : une fenetre sur la vie à Maurice
TikTok, Instagram, Facebook, YouTube : ces plateformes sont devenues, pour de nombreux nouveaux arrivants, le premier point de contact avec l'île. On y suit des créateurs comme Boun in Mauritius, ou la famille britannique The 4 Shorts, qui filme son quotidien mauricien pour une communauté déjà importante. Leurs vidéos rassurent, informent, donnent des adresses et des idées. Si vous souhaitez savoir où trouver les meilleurs fruits et légumes frais locaux où un endroit où acheter un vetement traditionnel pour un evenement auquel vous avez ete invité, c'est par là que ça se passe. De plus en plus, ils relaient aussi, avec le support d'autres expats createurs de contenu, des associations, des collectes et des causes locales, comme si s'impliquer était devenu une évidence à partager plutôt qu'une démarche isolée.
Mais une question reste ouverte, et elle mérite d'être posée honnêtement : ces contenus ouvrent-ils une porte vers la vie locale, ou montrent-ils surtout une île Maurice déjà pensée pour d'autres expatriés ? Il n'y a pas de réponse toute faite. Tout dépend de ce que l'on en fait : mettre en lumière une petite entreprise locale, relayer une collecte, laisser la parole aux personnes concernées plutôt que de se placer soi-même au centre du récit. Publier au nom d'une cause n'équivaut pas à s'y engager. La différence se joue dans la durée et dans la place qu'on laisse, ou non, aux premiers concernés.
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Des mains qui se salissent, et des liens qui se créent
Il y a quelque chose de très simple dans le bénévolat : il vous met en présence de gens que vous n'auriez jamais croisés autrement, ni au bureau, ni dans votre rue. Et les associations mauriciennes le constatent : les nouveaux venus sont de plus en plus nombreux à se présenter spontanément, sans attendre d'y être invités, parfois dès leurs premières semaines sur l'île.
Un samedi matin, fin août, un groupe de jeunes locaux et expats compris, se donne rendez-vous à l'île Ambre, à l'est de l'île. Objectif : débarrasser la réserve de mangroves des déchets laissés par les visiteurs : bouteilles en plastique, canettes de bière et autres contenants de boissons et d'aliments. Quelques semaines plus tard, ils remettent ça : direction le sud de l'île, plus précisément la plage du Souffleur.
Pour un nouvel arrivant, ce genre de matinée est une porte d'entrée idéale : on contribue tout de suite, sans engagement de longue durée, et on rencontre souvent, sans le chercher, une association qui deviendra peut-être plus qu'une simple rencontre d'un jour.
« Les déchets sauvages à Maurice sont un véritable problème ! Je suis parti explorer les endroits moins touristiques de l'île avec mon nouvel ami et guide local, Shek. Après 14 mois passés à Maurice, nous pensons toujours qu'il s'agit de la plus belle île au monde, peuplée de personnes extraordinaires. Pourtant, pour une raison difficile à comprendre, les déchets sont abandonnés un peu partout », écrit Adam Short sur sa page Facebook. Et il n'est pas le seul. De nombreux expatriés, créateurs de contenu, tirent la sonnette d'alarme et tentent de contribuer, d'une manière ou d'une autre, à la mobilisation.
Mais ramasser ne suffit pas si rien ne change en amont. Des structures comme Zero Waste Mauritius et Mission Verte travaillent justement sur ces habitudes du quotidien : moins de jetables, plus de compostage, de réemploi, de tri. Rien qu'en 2024, Mission Verte a collecté environ 47 tonnes de bouteilles en PET, 4,6 tonnes d'autres plastiques, 4,2 tonnes de canettes en aluminium, 122 tonnes de papier et de carton, et 9,2 tonnes de déchets électroniques. Des chiffres qui rappellent que l'implication commence parfois chez soi, dans ce qu'on jette et dans ce qu'on répète sans y penser.
Les chiens errants touchent souvent une corde sensible chez les nouveaux arrivants, et de plus en plus d'entre eux passent de l'émotion à l'action : certains les nourrissent, deviennent famille d'accueil, ou donnent du temps à un refuge, parfois quelques semaines seulement après leur arrivée sur l'île. En plus des associations reconnues et enregistrées comme Happy Tails Sanctuary & Adoption Center, de nombreux expatriés gardent l'œil sur les rues de leur quartier ou de leur région, particulièrement dans l'Ouest de l'île. Certains vont même jusqu'à accueillir des chiots errants chez eux pendant quelques jours, quelques semaines, le temps de leur trouver une famille d'accueil. Des annonces en ce sens abondent sur Facebook. Néanmoins, il faut se rendre à l'évidence que la bonne volonté ne suffit pas. Nourrir, soigner, entretenir, encadrer des bénévoles, trouver des familles adoptives : tout cela coûte, s'organise et se pense sur la durée. Pour certains, rejoindre une structure déjà solide compte souvent plus que de vouloir tout créer soi-même.
J'ai découvert une autre façon de soutenir une cause le jour où deux amies m'ont invitée à leur anniversaire, en précisant qu'elles ne voulaient aucun cadeau, sauf peut-être un don à l'une des associations pour les chiens errants qu'elles soutiennent. Un geste qui m'a touchée, car l'implication ne passe pas toujours par le bénévolat organisé ou devant la caméra. Mais aussi, parce que pour certaines personnes, contribuer directement ou indirectement à une cause compte bien plus qu'un gain personnel.
Vivre, plutôt que résider
S'impliquer dans la société mauricienne ne demande ni de fonder une association, ni de sacrifier tous ses week-ends, ni de tout documenter sur les réseaux sociaux. Cela peut commencer, très simplement, par connaître le nom de son marchand de roti préféré, s'arrêter à un événement de quartier, soutenir un commerce du coin, ou répondre présent quand une association appelle.
Il ne s'agit pas de faire ses preuves en tant qu'expatrié mais plutôt de construire, doucement, une relation plus juste avec le pays où l'on a choisi de vivre. En sortant peu à peu de sa bulle, on découvre d'autres réalités, on tisse des liens plus variés, et on finit par comprendre un peu mieux l'île qui nous entoure.
Ce mouvement, on le voit, n'est plus marginal. D'une association à l'autre, d'un nettoyage de plage à un refuge pour chiens, le même constat revient : les nouveaux expatriés s'impliquent plus tôt, plus vite, et plus nombreux qu'auparavant.
Journaliste de formation, titulaire des DALF C1 et C2 et diplômée de l'Université de Maurice, je cumule près d'une vingtaine d'années d'expérience en rédaction. Après six ans dans la presse mauricienne, j'ai rejoint Expat.com, où j'évolue depuis une douzaine d'années, dont cinq en tant qu'assistante éditoriale, et à présent responsable éditoriale.