
Les intelligences artificielles (IA) n'en finissent plus de parler d'elles. Si l'on est encore loin des scénarios catastrophes, avec des IA en fonction et des humains sans emploi, on constate tout de même que les IA s'installent progressivement dans l'entreprise… et concurrencent les salariés. C'est notamment le cas en France. Comment penser son expatriation, voire un retour, en France dans un marché du travail bouleversé par les intelligences artificielles ?
Quand la France encourage les entreprises à oser l'IA
« Osez l'IA ». C'est le plan national lancé par la France en 2025, pour démocratiser l'usage des IA dans les entreprises, grandes ou petites. Inscrit dans la stratégie France 2030, le plan gouvernemental avance des chiffres ambitieux : 16 % de croissance sur 10 ans grâce à l'IA, +20 % de productivité. Les travailleurs ne sont pas oubliés pour autant. Malgré le rapport parfois complexe de la France avec l'immigration, ses besoins en main-d'œuvre étrangère sont réels. La dernière réforme de l'immigration a arrêté une liste de métiers en tension selon la zone géographique, ouverte aux travailleurs étrangers éligibles. Une liste qui, selon les professionnels du secteur, ne prendrait pas assez en compte les besoins réels des entreprises. On trouve, certes, des postes d'ingénieurs sur les listes de certaines régions, mais les divers métiers liés à l'IA manquent à l'appel.
Sortie le 21 avril, la dernière enquête sur les besoins en main-d'œuvre des entreprises françaises comptabilise 2,2 millions de recrutements prévus cette année, dont 84 000 projets d'embauche dans le numérique. Un secteur sous tension : l'étude fait état de 49 % d'entreprises rencontrant des difficultés de recrutement dans ce domaine. Mais l'IA concerne aussi d'autres secteurs d'activité, comme l'industrie (211 000 recrutements prévus) et l'emploi public (118 000 recrutements prévus). D'autres secteurs, impactés de manière moins directe par les intelligences artificielles, embauchent massivement en 2026 : la santé (322 000 postes prévus), l'hôtellerie-restauration (319 000 postes), le commerce-distribution (264 000 postes), le bâtiment (143 000 postes), les transports (94 000 postes).
« Oser l'IA » : un mouvement qui prend de l'ampleur dans toute l'Europe
La France n'est bien sûr pas le seul pays à encourager les entreprises à investir dans l'intelligence artificielle. Les candidats à l'expatriation peuvent aussi se tourner vers l'Allemagne. Le 4 février, l'Allemagne « Industrial IA Factory », usine présentée comme le plus grand centre IA d'Europe. Dans un communiqué daté du 17 avril, Microsoft Italy et Expert.ai annoncent leur collaboration pour accélérer le développement de l'IA. D'autres pays européens se sont lancés dans la course.
Car d'après le Parlement européen, le Vieux Continent est encore trop dépendant des « technologies étrangères », notamment celles provenant des États-Unis. Seule solution pour se dégager de ChatGPT et des autres innovations américaines : investir dans la recherche et créer des « IA souveraines ». C'est ce qu'ont fait la Suisse (Apertus), l'Espagne (Alia) l'Allemagne (SOOFI), la Pologne (PLLuM), les Pays-Bas (GPT-NL) et le Portugal (Amália). Autant de projets qui stimulent le marché de l'emploi international.
Cette année est d'ailleurs cruciale pour l'Europe, qui entend devenir l'une des figures de l'innovation en matière d'IA. Londres, Berlin, Paris, Amsterdam et Vilnius seront particulièrement mis en lumière, en accueillant 4 sommets internationaux d'envergure sur l'IA.
L'IA, atout ou menace pour les emplois ?
En France comme dans les autres pays d'Europe, un grand nombre d'analyses met en avant les progrès réalisables avec l'IA : croissance économique, gains de productivité, création de nouveaux métiers, rayonnement du pays à l'international. D'après une étude publiée par la Comission européenne en février 2025, 67 % des Européens ont « une perception positive » de l'IA « pour améliorer la sécurité et la sûreté des travailleurs. »
Pourtant, la même Commission européenne évoque les risques, tant en matière de « sous-exploitation » que de « surexploitation » de l'IA. En « s'attaquant » aux tâches traditionnellement dévolues aux « cols blancs », l'IA agentique (agent IA ayant une « capacité d'action propre ») menace plus ouvertement les postes juniors et certaines parties des missions des profils expérimentés. D'un côté, l'automatisation des tâches fait baisser le nombre de postes juniors.
Car les missions qui leur sont traditionnellement dédiées (rédaction, exécution des tâches, collecte et traitement de données…) sont désormais confiées aux IAs. De leur côté, les profils expérimentés sont concurrencés par l'IA agentique. De multiples secteurs sont touchés par cette évolution : informatique, journalisme, comptabilité, ingénierie, banque, assurance, architecture, droit… À l'inverse, d'autres domaines également en recherche de main-d'œuvre en France échappent à la concurrence des IA. On trouve principalement des métiers où le contact humain reste indispensable : métiers de la santé et du service à la personne, métiers de bouche (boucher, boulanger, poissonnier, pâtissier…), hôtellerie-restauration, artisanat, construction… Malgré les prouesses des « robots constructeurs », impossible en effet de se passer des humains pour bâtir un édifice.
Des destructions plus rapides que les créations d'emplois ?
Une récente étude de l'Institut national de la statistique et étude économique (INSEE) constate que l'IA dope les investissements numériques dans le monde (notamment aux Etats-Unis), mais pas les embauches. C'est particulièrement le cas du secteur informatique en France, alors même que l'activité est dynamique. L'INSEE note ainsi un recul de l'embauche des moins de 30 ans dans l'informatique et les services d'information.
La Banque centrale européenne (BCE) se montre également prudente. Oui aux effets positifs de l'IA sur l'économie française, mais avec des effets négatifs à court terme : en France, 5 millions d'emplois pourraient être détruits par l'IA d'ici 2030. Les destructions pourraient être plus rapides que les créations d'emplois. Avec un risque sur la fiscalité française, les destructions concernant davantage les professions très qualifiées.
La France n'est pas le seul pays concerné. Selon une enquête publiée sur le site de l'administration suisse, les postes vacants dans « les professions hautement qualifiées de l'informatique […] et de l'économie » ont reculé de -18 et -10 %. Un recul expliqué par le recours de plus en plus fréquent à l'IA. Les métiers de la santé sont en revanche épargnés (+10 % de demande de main-d'œuvre). Même embellie pour les recrutements de « cadres dirigeants », en hausse de +6 %, du fait des départs à la retraite. Au Luxembourg, une étude du STATEC (Institut national de la statistique et des études économiques) révèle qu'environ 64 000 postes pourraient être menacés par l'IA. Le Grand-Duché serait le pays d'Europe le plus impacté par le développement de l'IA sur le marché de l'emploi. D'après l'étude, plus de « 90 % » des salariés verraient leurs missions potentiellement transformées par le recours aux intelligences artificielles.
S'expatrier en France : les atouts des talents étrangers
Les talents étrangers doivent-ils s'inquiéter ? Les diplômes sont-ils bons à jeter, comme le supposent les plus avant-gardistes ? Les experts se veulent rassurants. En France comme ailleurs, la compétition pour attirer les professionnels étrangers qualifiés est toujours d'actualité. Car les besoins en main-d'œuvre dans les secteurs en pénurie sont réels. Les expatriés ont tout intérêt à continuer de monter en compétences dans les métiers qui recrutent. Parler plusieurs langues, maîtriser l'IA, être un professionnel en cybersécurité, détenir des compétences rares : autant de moyens de mieux se distinguer sur le marché de l'emploi.
Les travailleurs étrangers devront néanmoins composer avec des intelligences artificielles qui bouleversent l'organisation du travail et la valeur des compétences. C'est toute la complexité des politiques gouvernementales qui, d'un côté, soutiennent le développement massif de l'IA, et, de l'autre, peinent à soutenir l'emploi, en particulier chez les jeunes et les seniors.
Des initiatives sont cependant prises pour stimuler l'emploi et continuer d'attirer les talents étrangers. Le dispositif 1jeune1solution propose plus de 300 000 offres d'emploi et des ressources pour favoriser l'entrée des jeunes sur le marché du travail. La Carte Bleue européenne permet aux talents étrangers de travailler en France, d'emmener leur famille (avec l'autorisation, pour le conjoint, de travailler), et de prétendre à une carte de résident de longue durée. Et pour faciliter l'insertion des expatriés, le gouvernement a mis en place l'application « Travailler en France ».
Retour d'expatriation : comment s'insérer sur le marché du travail ?
Qu'en est-il pour les Français de retour en France ? Ils sont bien entendu concernés par les dispositifs gouvernementaux d'aide à l'emploi. Pour mettre toutes les chances de leur côté, mieux vaut se mettre à l'heure française plusieurs mois avant son retour effectif. Comment se positionner sur le marché du travail français ? Comment mettre en avant l'expérience acquise en expatriation ? En clair : est-on employable ?
Si l'on évolue dans un secteur ayant boosté son recours à l'IA, une formation sera peut-être nécessaire. Il ne s'agit pas de devenir soi-même un expert en IA, mais d'être à l'aise avec les outils potentiellement utilisés dans son secteur d'activité (ou d'avoir quelques connaissances en la matière).
Autre configuration : le retour d'expatriation entraîne une reconversion professionnelle. Dans ce cas, pourquoi ne pas commencer par un bilan de compétences ? C'est un bon moyen de se repositionner par rapport au marché du travail. Il n'est pas dit qu'il faille nécessairement se convertir au « tout IA ». Un certain nombre de secteurs d'activité fait du rapport à l'humain une compétence essentielle. Voilà de quoi (re)motiver les anciens expats parfois perdus face aux évolutions rapides du marché de l'emploi.
Liens utiles :
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Sources :
- Radio France - L'IA menace 5 millions d'emplois d'ici 2030 en France
- CoFace - Emplois, compétences, valeur : ce que l’IA est en train de bouleverser
- Relocate - France’s Targeted Skilled Immigration: AI, Engineering, and Green Tech Pathways
- Info.gouv.fr - Travailleurs étrangers : la « liste des métiers en tension » actualisée
- Ouest France - Faut-il craindre l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi ? L’Insee parle de signaux «troublants»
- Banque de France - Les enjeux de l’IA du point de vue de la Banque Centrale
- Ministère du Travail et des Solidarités - Insertion économique des étrangers en situation régulière au chômage par la mobilisation de l'ensemble des acteurs de la formation professionnelle et de l'emploi
- L'informaticien - Deutsche Telekom inaugure son Industrial AI Factory à Munich
- Euronews - L'Allemagne dévoile sa première usine d'IA pour renforcer la souveraineté numérique européenne
- Rapport Parlement européen - REPORT on European technological sovereignty and digital infrastructure
- Euronews - Quels pays européens développent une IA souveraine pour rivaliser dans la course technologique ?
- Parlement européen - Intelligence artificielle : opportunités et risques
- On Future - Emploi et intelligence artificielle en Suisse: ce que révèle le marché en 2026
- RTL Infos - L'emploi serait plus menacé par l'IA au Luxembourg



















