Délai de 6 mois aux expatriés au Québec pour apprendre le français

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Publié le 2022-06-22 à 10:00 par Mikki Beru
Que se passe-t-il au Québec ? Le 24 mai, l'Assemblée nationale québécoise adopte la « loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français ». Un texte controversé, qui provoque l'inquiétude des associations de défense des immigrants et réfugiés, voire, la colère. 

D'aucuns redoutent une stigmatisation de toutes celles et ceux ne parlant pas ou mal français, à commencer par les anglophones. Un État peut-il fixer un délai maximum pour apprendre la langue officielle ? Quelles conséquences sur le marché du travail et l'expatriation ?

Apprendre le français en 6 mois : la mesure controversée de la loi 96

C'est la « plus grande avancée pour la langue française au Québec depuis l'adoption de la loi 101 en 1977 » se félicite la Coalition Avenir Québec (CAC) sur son site Internet. Le 26 août 1977, l'Assemblée nationale québécoise vote la Charte de la langue française, ou loi 101. À l'époque, le français est reconnu langue officielle du Québec, malgré la polémique. 45 ans plus tard, le débat est toujours vif, en dépit des affirmations du CAC. Le parti, coalition de nationalistes fondé par l'actuel premier ministre François Legault, savoure sa victoire. 

Mais parmi les 9 mesures de la loi, 3 cristallisent les tensions : la fin du bilinguisme institutionnel, la francisation des entreprises de plus de 25 salariés, et l'apprentissage du français en 6 mois pour les immigrants. Pour les opposants, le texte va trop loin. Même la nation mère, la France, s'anglicise pour attirer les talents internationaux : programmes en anglais, développement de services en anglais dans les administrations publiques, double affichage dans les grandes villes etc. Le président Macron lui-même est connu pour ses anglicismes à répétition. Un franglais parfois décrié, mais qui, selon les linguistes, est aussi révélateur d'une évolution sociale. Ils rappellent qu'une langue vit et change avec ceux qui la pratiquent, et ne saurait être enfermée dans un carcan. 

D'où l'inquiétude concernant le délai de 6 mois pour apprendre le français. Sur son site Internet, la CAC conteste ce point, tout en restant ambiguë. Elle réfute le fait d'obliger les étrangers « à ne communiquer qu'en français avec l'État 6 mois après leur arrivée ». Mais elle parle aussi d' « exceptions au principe des 6 mois en matière de santé, de sécurité ou lorsque les principes de justice naturelle l'exigent. » Pas de quoi rassurer les candidats à l'expatriation.

Quelles implications sur le marché du travail et l'expatriation au Québec ?

Le Québec compte accueillir plus de 100 000 immigrants cette année. Un nouveau record, avec une majorité d'immigrants permanents (50% des arrivants). S'il s'agit d'un rattrapage après la chute de l'immigration due à la crise sanitaire, le nombre d'immigrants est en hausse de 80% depuis 2017 (chiffres Ici Canada). Le Québec souffre toujours d'une pénurie de main-d'œuvre. Mais le signal qu'il envoie avec la loi 96 n'est-il pas contradictoire avec ses besoins ? 

Non, assure le gouvernement, qui compte toujours sur les travailleurs internationaux pour soutenir son économie. Pour lui, marché du travail et francisation vont de pair. Confère la concentration de plusieurs fonctions dans les mains d'un seul ministre : Jean Boulet est « ministre du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale, ministre de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration et ministre responsable de la région de la Mauricie ». Dans la lancée de la loi 96, il annonce, le 15 juin, le début du chantier « Francisation Québec ». Institué par le ministère de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration, Francisation Québec sera le « point d'accès gouvernemental » pour tous les étrangers s'installant au Québec, et favorisera l'apprentissage du français. Le programme entrera en vigueur le 1er juin 2023.

Qu'en pensent les intéressés ? Les anglophones craignent de subir une discrimination. Même inquiétude chez les allophones. Malgré les tentatives de la CAC pour rassurer les populations, les interrogations pleuvent. Devra-t-on forcément parler français au travail, y compris si l'entreprise est internationale ? Que faire si l'on ne parvient pas à parler français après un an de vie au Québec ? Trouvera-t-on du travail ? Risque-t-on le retour à la frontière ? La polémique enfle, mais ne semble pas faire reculer la CAC.

Faut-il craindre un départ des expatriés ?

Pour les linguistes, imposer un délai pour apprendre une langue n'a pas de sens. Tout au plus, les immigrants sauront-ils bredouiller quelques phrases usuelles après six mois de vie dans le pays. Mais maîtriser une langue demande du temps. La loi mettrait une pression inutile sur des arrivants déjà pris par les impératifs de leur nouvelle vie à l'étranger. Les économistes emboîtent le pas des linguistes. Ils pressent le Québec de régler ses questions identitaires et d'accepter le multiculturalisme, économie mondialisée oblige. 

La question de la langue déchire le Canada et le Québec depuis des années. La loi 96 risque-t-elle d'exacerber les tensions entre les populations ? Côté Québec, on assure que la politique migratoire canadienne a accéléré la baisse du français au profit de l'anglais. C'est cette « injustice » que la CAC entend régler avec sa loi. Elle veut aussi peser plus largement sur la politique d'immigration. Côté Canada, on prône le multiculturalisme et le respect des deux langues nationales, le français et l'anglais. Entre les deux, des immigrants parfois déçus de la réalité de la vie au Canada. Le pays reste l'une des destinations phares des expatriés, mais a aussi ses failles. D'aucuns soulignent certaines discriminations subies par les étrangers (salaires moins élevés, diplômes non reconnus à leur juste valeur…). Ces talents internationaux n'hésitent plus à quitter le Canada. Seront-ils plus nombreux avec l'adoption de la loi 96 ?