Yves Bigot, journaliste, producteur et directeur de TV5 Monde : « L'avenir de la francophonie se situe en Afrique »

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Publié le 2022-01-28 à 10:00
À partir de ce vendredi 28 janvier, TiVi5 MONDE la chaîne jeunesse des 4-14 ans de TV5MONDE SA sera disponible dans la région du Maghreb-Orient. Objectif : permettre aux enfants et aux adolescents de continuer leur apprentissage du français à la maison, de manière ludique, avec des programmes adaptés aux plus petits comme aux plus grands. À l'occasion, Yves Bigot, journaliste, producteur et directeur de TV5 Monde et Président des Alliances Françaises, nous parle de l'importance de la culture francophone quand on vit à l'étranger.

Pouvez-vous nous parler de TV5 Monde et de son rôle auprès des expatriés francophones ?

Il s'agit de la première chaîne pour les expatriés francophones, quel que soit leur pays d'origine. TV5 Monde importe à la fois les infos, les nouvelles et les programmes, la culture francophone. TV5 Monde est un service public qui ne diffuse que des programmes diffusés par les chaînes publiques. Il faut reconnaître que ce sont les expatriés francophones qui râlent et se plaignent le plus et c'est normal.

D'où vient le projet de lancement de Tivi5 dans la zone Maghreb et Moyen-Orient ?

La chaîne jeunesse ludo-éducative est destinée au 4-14 ans. C'est une chaîne que nous avons déjà lancée aux États-Unis en 2012 et qui a connu un franc succès. En Afrique subsaharienne, elle a été lancée en 2016 et je dois dire qu'à ce jour nous avons plus de 21 millions de jeunes téléspectateurs. C'est un véritable record.

Suite à ce succès, nous avons donc décidé de lancer cette chaîne à destination des enfants et des adolescents du monde arabe, particulièrement dans le Golfe Persique et au Moyen-Orient dès que nous avons obtenu le financement).

Comment cette chaîne s'intègre-t-elle dans votre offre globale (TV5 Monde Plus?) et votre stratégie ?

Ce que nous voulions par-dessus de tout c'était de composer un bouquet d'offres qui peut s'adresser au plus grand nombre de personnes, francophones et francophiles. Ce bouquet est complété par des offres numériques. Il y a 18 mois, nous avons également lancé TV5monde plus.

Le but était de s'adresser à tous les publics en fonction de la zone géographique et du type de programme qu'ils souhaitent revoir (des leçons inaugurales du collège de France jusqu'aux programmes de jeunesse, , on propose vraiment une grande diversité de programmes). Je vous rappelle que Tivi5 couvre l'Afrique, les États-Unis, et aujourd'hui le Golfe Persique et le Moyen-Orient.

Quelle est l'audience de TV5 dans la région Maghreb et Moyen-Orient en ce moment ? 

Il y a aujourd'hui quelque 66 millions de téléspectateurs qui reçoivent TV5Monde dans la région. C'est d'ailleurs la première chaîne francophone.

La demande est-elle comparable à celle qui existe dans d'autres destinations francophones ?

Notre plus grosse audience se trouve aujourd'hui en Afrique subsaharienne, notamment en Côte d'Ivoire, au Cameroun, au Mali, au Bénin, ainsi qu'au Maroc et en Algérie (Maghreb).

Quelle est l'ambition de cette chaîne jeunesse ?

Nous souhaitons toucher les enfants et adolescents qui, malheureusement, ont tendance à se détourner de la télé pour les réseaux sociaux. Nous disposons donc d'une grande offre de films d'animation, de dessins animés, de magazines, qui leur est adressée. Notre but est surtout d'attirer l'attention de ces jeunes sur la culture francophone.

Quelle est, selon vous, l'importance de ce rapprochement à la culture francophone pour un enfant ?

Il faut reconnaître que la culture francophone est extrêmement riche et diverse, et qu'elle n'est pas la seule puisqu'elle varie selon les pays. Par exemple, la littérature et les séries canadiennes sont différentes de celles du Sénégal et du Rwanda. Pourtant, les séries canadiennes sont incroyables, tant dans la qualité que la quantité et je suis certain que d'ici 5 à 10 ans, les séries africaines seront compétitives.

D'autre part, historiquement, la France, la Belgique sont des pays francophones avec une richesse culturelle millénaire, ce qui implique une vraie profondeur, ainsi qu'une littérature riche et prolifique. Par exemple, la littérature française repose sur 5 siècles d'excellence.

TV5 Monde coproduit des séries télévisées et des productions, dans la francophonie dans toute sa globalité.

D'autant plus pour un enfant expatrié, comment est-ce que les chaînes TV5 permettent-elles de garder le lien à sa culture francophone ?

Ce qui est intéressant c'est le fait que 1 téléspectateur sur 2 ne parle pas un mot de français mais il arrive à suivre grâce au sous-titrage. Le but est donc de donner accès à ces populations à une information fiable et vérifiée. C'est quelque chose de très important à l'ère des fake news.

Nous souhaitons donner accès à la production de cet espace francophone dans toute sa diversité et cela comprend des séries ivoiriennes, congolaises, des débats politiques français, l'art de vivre à Bruxelles, parmi tant d'autres. Il s'agit principalement de donner accès au meilleur de l'espace francophone sur la planète.

Vous le reconnaissez : il n'y a pas une culture mais des cultures francophones. Comment TV5monde incorpore-t-il ces différences dans son opération actuelle et dans l'ambition pour son développement ? Comment vous adaptez-vous à toutes les audiences francophones dans le monde ?

Je dois dire que c'est le plus difficile et le plus passionnant aussi. L'une de nos missions est de regrouper, diffuser et rendre disponibles et découvrables les émissions des pays qui nous financent, comme le Monaco, la France, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse, etc. Parmi nos différents rôles, il y a aussi la coproduction de film, ainsi que la captation de spectacles, de séries télévisées dans tous les pays d'Afrique Sub-saharienne.

C'est ce que nous souhaitons reproduire au Maghreb, mais la condition sine qua non est il faut que ce soit des créations originales en Français.

TV5 Monde Plus a-t-elle pu se démarquer dans le numérique ?

Déjà, c'est une offre gratuite (AVOD) (vs plateforme par abonnement VSOD), 100% francophone. Il s'agit d'une plateforme généraliste qui comprend des reportages, des magazines d'information, des spectacles vivants, des divertissement, des débats, des talk-shows, sans oublier la captation de spectacles et la haute culture via des partenariats comme celui avec le Collège de France, l'Unesco, etc.

Les expatriés francophones sont-ils une audience importante pour TV5 Monde et comment vous adaptez-vous à cette audience ?

Je dois dire que c'est le premier public puisqu'ils ont le plus grand désir de garder ce lien avec le français et la culture francophone grâce à leurs programmes tout en essayant de s'adapter à leurs nouvelles cultures à l'étranger. Comme en témoigne notre partenariat avec Ouest France, les expatriés bretons, par exemple, veulent savoir à travers TV5MONDE ce qu'il se passe dans leur ville d'origine et en Bretagne en général. Nous sommes une sorte de cordon ombilical pour les expatriés. Les expatriés francophones étaient d'ailleurs le public visé il y a 38 ans à la création de TV5 Monde. Rappelons que les pays fondateurs sont notamment la France, la Suisse et la Belgique. Par la suite, nous nous sommes ouverts un peu plus aux natifs, aux francophiles et à tous ceux qui ont un désir de connaître ou de se rapprocher de la culture francophone, même à travers le sous-titrage.

Vous avez vous-même été expatrié, en Belgique nous le savons. Avez-vous vécu ailleurs ?

D'abord à San Francisco, puis à Londres et plus récemment à Bruxelles. Je connais donc ce besoin d'avoir un lien avec sa communauté d'origine, sa culture, son pays, sa langue. Pour les expatriés temporaires, je pense qu'il y a ce besoin d'un lien encore plus fort avec sa patrie, ses amis car on sait qu'on va revenir. Il faut donc qu'on soit à la page quand on y revient. TV5Monde jour un rôle essentiel sur ce plan-là.

Quand j'étais en Belgique, par exemple, je ressentais ce besoin de parler avec mes collègues à Paris, rester dans le coup de ce qu'il se passait à Paris. Il n'empêche que j'ai adoré être expatrié car cela permet non seulement de vivre dans un autre pays mais aussi de se confronter à d'autres gens et à d'autres cultures. C'est très enrichissant, ça fait grandir et ça rend plus intelligent.

Quand on parle français, on a l'impression que c'est la même langue, mais la sensibilité diffère, que ce soit en termes de loi, de justice, ou de société. Par exemple, on déjeune à des heures différentes et on parle différemment. Ce qui importe c'est d'être respectueux du pays qui nous accueille et d'être conscient du fait que nous y sommes des invités.

Le francophone tend-il à se rapprocher de sa culture ou de s'en éloigner lorsqu'il vit à l'étranger ? Les expatriés francophones sont-ils nombreux à chercher à garder le lien avec leur culture lorsqu'ils partent vivre à l'étranger ?

Je pense que les deux se vivent en même temps. Loin des yeux, loin du cœur : on vit au rythme du pays dans lequel on se trouve et en même temps, le fait d'être loin de chez nous donne envie de s'arrimer à sa culture d'origine. On est rappelé sans cesse à ses différences (même entre francophones). Mais il y a aussi des similarités qui nous rappellent que finalement tout n'est pas si différent de ce que nous connaissons. Par exemple, à Kinshasa (République démocratique du Congo), on se salue en fait 3 bises comme en Belgique (puisque, rappelons-le, le pays est une ancienne colonie belge).

Quelle importance porte-t-on à la francophonie lorsque l'on vit à l'étranger ? Quelle a été votre expérience ?

C'est une question individuelle et personnelle. Je pense que cela varie selon la sensibilité de chacun. On peut vouloir se fondre à la culture locale ou au contraire, rester dans sa culture d'origine. Si on épouse quelqu'un du pays, par exemple, on va davantage vouloir se fondre dans la culture locale. je me rappelle que pendant mon séjour à Bruxelles, on me disait que j'étais devenu Belge parce que j'avais capté les bons codes, mais aussi en termes de ressenti de performance dans mon travail. Quand j'étais à San Francisco, je me rappelle que je voulais oublier la France, ne parler qu'anglais : découvrir l'expérience américaine et californienne à fond. Mais les Américains me renvoyait tout de même à ma différence. Même si j'avais le bon accent, on me disait souvent : « You must be Canadian ».

Vous êtes aussi le Président des Alliances françaises, qu'est ce qui vous motive à promouvoir la langue française et la francophonie ? D'où vient cette passion ?

J'ai toujours eu un goût pour les deux cultures : francophones et anglo-saxonnes. Pendant mon séjour en Californie, j'avais aussi envie de mieux connaître la culture anglo américaine, mais au final cela m'a donné encore plus envie de défendre la francophonie. Je pense que la culture francophone doit exister et être encore plus puissante aux côtés des autres cultures. Je dois dire que mes expatriations m'ont aidées à réaliser que le français était  langue riche avec un patrimoine culturel incroyable qu'il faut à tout prix préserver et promouvoir. Par exemple, j'ai vu en Belgique que le français malmené par les Flamands. Au Canada, le français menacé par l'anglais. Le français doit donc être défendu et promu si on ne veut pas que le monde devienne uniformément anglophone. Il n'empêche que le Canada est un pays bilingue et doit le rester.

Comment se dessine, selon vous, l'avenir de la francophonie dans le monde ?

Je pense que l'avenir de la francophonie se situe en Afrique (incluant le Maghreb et l'Afrique méditerranéenne) et dépendra du désir des jeunes africains d'aujourd'hui et de demain. Bien sûr, cela ne se fera pas de manière exclusive mais à côté des autres langues. Il est aussi très intéressant de voir que la Chine enseigne énormément le français (même si c'est à des fins commerciales). C'est crucial et, à mon avis, cela a un rôle important dans le développement de la francophonie.

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