
S'installer dans un nouveau pays implique de nombreux sacrifices. Nous en explorons une grande partie dans nos guides sur la vie à l'étranger. Mais certains coûts sont plus difficiles à mesurer et ne se révèlent vraiment qu'avec le temps. C'est souvent le cas des relations que l'on « laisse derrière soi » dans son pays d'origine.
L'illusion du « tout restera comme avant »
Nombreux sont les expatriés qui entament leur aventure à l'étranger avec une conviction teintée de déni : au fond, rien ne changera vraiment. Ils se rassurent en se disant qu'ils partent juste pour un temps, qu'ils garderont le contact avec leurs proches, rendront visite régulièrement, et que leurs relations resteront solides et intactes. Ce sentiment est d'autant plus fort aujourd'hui que les réseaux sociaux, les applications de messagerie et d'autres outils de communication rendent les échanges à travers les océans presque aussi simples qu'une conversation de voisinage.
Pourtant, aussi vrai que cela soit, les relations ne se figent pas dans le temps. Au-delà des mises à jour habituelles et des discussions sur WhatsApp, chacun continue de vivre sa vie. Et ces vies peuvent désormais prendre des formes bien différentes lorsque vous et vos amis évoluez dans des pays distincts.
Les échanges s'espacent
« Quand j'ai déménagé pour la première fois, j'avais plus d'une dizaine de discussions de groupe prêtes. Une pour la famille, une pour les amis proches, une autre pour mes camarades de classe curieux de suivre mon quotidien à l'étranger, la famille éloignée, etc. Au cours des premiers mois, j'avais du mal à suivre le rythme des messages. Puis ils ont commencé à devenir de plus en plus rares… Parfois, j'oubliais de donner des nouvelles pendant quelques jours ; parfois, j'en donnais, mais personne ne réagissait… Il ne me reste plus que deux discussions actives aujourd'hui : avec des amis proches et avec la famille. Mais même là, on échange une ou deux fois par semaine, et plus chaque jour comme avant… », confie Kiril, un étudiant polonais dans un programme d'échange au Japon.
C'est en quelque sorte le cours naturel des choses. Quand on voit moins les gens, on s'intéresse progressivement moins à leur quotidien. Non, pas de manière malveillante, pas parce qu'on ne les apprécie plus. Mais simplement parce qu'ils ne font plus partie de notre cercle immédiat. On est absorbé par la vie de tous les jours, et les nouvelles de l'autre bout du monde commencent à paraître moins pertinentes et, avec le temps, moins captivantes.
Le décalage horaire : ce détail qui change tout
Avant de partir, il est difficile d'imaginer à quel point quelque chose d'aussi banal qu'un fuseau horaire peut fragiliser des relations construites sur des années. Et pourtant.
Kasya, une expatriée américaine en Chine, nous en parle : « Je n'avais aucune idée de l'importance du timing avant mon déménagement. J'ai maintenant huit heures d'avance sur ma famille et mes amis restés aux États-Unis. Quand il se passe quelque chose d'intéressant, j'ai envie de leur en parler sur le moment ; je le fais, mais je dois ensuite attendre le matin pour avoir une réaction… J'ai aussi réalisé que ma mère lit chaque message que je lui envoie, peu importe l'heure, même tard dans la nuit, de peur que ce soit une urgence. Alors, maintenant, je vérifie l'heure avant de partager quoi que ce soit, mais ça gâche un peu l'expérience. Le temps qu'ils reçoivent mon message et qu'on puisse vraiment se parler, je suis déjà de retour au travail et l'instant est passé. »
Les petits riens peuvent peser très lourd. Ne pas pouvoir partager une joie ou une peine avec ses proches au moment où l'on la ressent, c'est une forme de solitude. Et quand on se sent seul, on cherche naturellement d'autres personnes vers qui se tourner pour trouver du soutien. Ce glissement peut créer une distance avec ceux qui nous étaient autrefois les plus proches.
Les expériences communes ne le sont plus vraiment
« J'ai été la dernière de mon groupe d'amies à avoir un enfant. À ce moment-là, je vivais à l'étranger depuis plus d'un an, mais je gardais le contact avec la plupart de mes amies restées en République tchèque. Quand j'ai eu mon bébé, je pensais que cela nous rapprocherait encore davantage, puisque je pourrais enfin partager cette part de leur vie. Mais j'ai vite compris que nos expériences étaient radicalement différentes. Je vivais en Thaïlande ; j'avais une nounou à domicile et je passais beaucoup de temps dehors. Mes amies, elles, restaient chez elles la plupart du temps et semblaient trop débordées pour me parler quand je les contactais. J'avais l'impression que ce qui aurait dû nous rapprocher creusait en réalité un fossé entre nous, simplement parce que nos vécus étaient trop éloignés. Je me suis alors tournée vers un groupe local de jeunes mamans. Avec mes amies à la maison, on se donne des nouvelles de temps en temps, voilà tout », raconte Anya, une expatriée tchèque en Thaïlande.
C'est là un autre écueil que certains expatriés peuvent rencontrer : le piège du « pareil mais différent ». La vérité, c'est que beaucoup de nos expériences de vie se ressemblent en apparence : l'école, les études supérieures, le travail, parfois le mariage et les enfants. Mais ce qu'on réalise souvent seulement après s'être installé à l'étranger, c'est que ces expériences peuvent prendre des visages très différents selon l'endroit où l'on vit et la façon dont l'on vit. Dans ce cas de figure, si elles sont techniquement « partagées », elles constituent aussi une source de division. On ne traverse tout simplement pas le même événement, et plus on cherche à se retrouver dans l'autre, plus ce fossé risque de se creuser.
On change, soi aussi
S'installer à l'étranger est l'une des expériences les plus transformatrices qui soient, à la fois pour la vie et pour le caractère. Cela touche à tous les pans de votre existence, et que vous le souhaitiez ou non, vous changerez très probablement. Ces changements peuvent être difficiles à expliquer à vos proches restés au pays, qui ne traversent pas les mêmes épreuves.
« Chaque fois que je rentre chez moi, j'ai l'impression de devoir sortir du placard l'ancienne version de moi-même, celle d'il y a cinq ans, et de l'enfiler comme un déguisement. Mes amis, et même une partie de ma famille, s'attendent à ce que je sois exactement la même. Mais la réalité, c'est que le temps a passé : je vis dans un autre pays, je parle une autre langue, j'ai un nouveau travail, de nouveaux amis, et tout dans ma vie est différent. Et j'ai l'impression qu'il leur est très difficile de l'accepter », confie Kasya.
Les cultures façonnent des destins différents
Dans certains pays, les traditions et les normes culturelles « écrivent » votre avenir à votre place. Dans d'autres cas, la marge de manœuvre est bien plus grande. Quand on passe d'un tel environnement à un autre, quelque chose d'essentiel se perd : la façon dont on envisage son propre futur. Comme l'exprime Hadija, une expatriée algérienne au Canada : « J'ai grandi en Algérie. Ma famille est assez traditionnelle et, de manière générale, dans ma région, les femmes sont censées se marier et avoir des enfants avant un certain âge. Je suis partie faire des études à l'étranger ; mes parents n'étaient pas enthousiastes, mais ils ont accepté parce que je préparais un bon diplôme. J'ai finalement décidé de rester ici et de construire une carrière. Je garde le contact avec mes amies et je rends visite à ma famille régulièrement. Mais nous n'avons plus grand-chose à nous dire. On reste polies et on s'intéresse à la vie des uns comme des autres. Mais tous mes frères, sœurs et amis sont mariés, ont de grandes familles, et je sens bien qu'ils ne comprennent pas mes choix. Ils évitent simplement d'en parler pour éviter de provoquer des désaccords. Et pour moi, c'est comme s'ils ne s'intéressaient pas à ma vie, juste parce qu'elle ne ressemble pas à la leur. »
Rattraper le temps perdu devient épuisant
Une fois passé l'enthousiasme des premiers temps à l'étranger, on commence souvent à remarquer que les conversations avec les amis du pays suivent toujours le même schéma. Elles débutent généralement par un simple « Quoi de neuf ? ». Mais comment répondre vraiment à cette question quand tout autour de vous est nouveau ? Comment résumer en une phrase une journée riche dans un pays qui vous réserve encore des surprises ? Et surtout, comment expliquer des choses qui n'ont pas d'équivalent là-bas ?
Je partage souvent des expériences personnelles dans mes articles, et celle-ci me touche particulièrement. Quand j'ai emménagé en Chine pour la première fois, j'étais avide de raconter à mes amis du pays comment les choses se passaient ici. Mais cela est vite devenu compliqué. Quand quelqu'un me posait une question simple sur mon travail, je devais entrer dans des explications interminables sur le fonctionnement particulier des bureaux ici, faute de quoi ma réponse n'aurait aucun sens. Mais à force de vouloir tout détailler, la légèreté de ces échanges quotidiens se perdait. Je me surprenais à soupirer chaque fois que je devais expliquer quelque chose à nouveau. Et je sentais que mes amis se lassaient aussi de mes « cours magistraux » ; eux aussi voulaient simplement avoir une conversation normale avec moi, comme avant.
Reste à savoir si cet éloignement progressif est uniquement dû au fait que nous sommes partis. Ou si le départ n'est finalement que le déclencheur d'une évolution qui était, de toute façon, inévitable.
Comme le fait remarquer un utilisateur sur Reddit : « Il n'y a pas moyen d'y échapper : on s'est éloignés les uns des autres, on vit dans des environnements différents, nos expériences divergent, les points communs se font rares. J'attribue seulement en partie cet éloignement à mon expatriation. Une certaine distance s'installe même quand les gens s'installent dans une autre ville, et parfois elle survient tout simplement parce qu'on se concentre sur sa carrière, qu'on développe des intérêts différents ou qu'on fonde sa propre famille. Alors je ne m'y attarde pas. J'aime ma vie à l'étranger. Je souhaite le meilleur à ceux que j'ai laissés derrière moi, même si on n'est plus aussi proches que si j'étais resté. »


















