Avant de s'expatrier, on passe souvent des mois à imaginer la vie qui nous attend ailleurs : les lieux à découvrir, les rencontres à venir, les langues à apprendre, et peut-être même cette version plus aventureuse et cosmopolite de nous-mêmes que l'on espère devenir. Mais on pense rarement à ce qui se raconte moins facilement en images : la solitude de se sentir étranger, l'épuisement face à des systèmes inconnus ou encore le chagrin qui surgit lorsqu'on prend pleinement conscience de tout ce que l'on a laissé derrière soi. Et il ne s'agit pas seulement des personnes qui nous manquent.
Il se peut que vous regrettiez vos plats préférés, les rues que vous connaissiez par cœur, vos habitudes, le médecin en qui vous aviez confiance, l'ami qui connaissait déjà toute votre histoire, ou tout simplement cette assurance que procure la connaissance intime de votre environnement. Puis, un jour, vous vous rendez compte que vous ne vous sentez plus vraiment vous-même.
Si cela vous semble familier, cela ne signifie pas nécessairement que vous avez fait le mauvais choix ou que vous ne vous adapterez pas. S'installer à l'étranger ne change pas seulement votre lieu de vie. Cela peut temporairement bouleverser certains repères qui vous permettaient de savoir qui vous étiez. Comprendre pourquoi cela se produit et comment commencer à reconstruire ces ancrages peut rendre l'expérience bien moins déstabilisante.
Pourquoi un déménagement peut bouleverser bien plus que votre routine
S'adapter à une nouvelle vie à l'étranger ne se résume pas à apprendre où faire ses courses ou comment se repérer dans une nouvelle ville. Les recherches sur l'adaptation des expatriés reconnaissent depuis longtemps que ce processus est multidimensionnel : il implique non seulement une adaptation aux conditions de vie quotidienne, mais aussi aux interactions avec les habitants du pays d'accueil et, pour les expatriés en activité professionnelle, au monde du travail lui-même (Black, Mendenhall & Oddou, 1991).
Pensez à tous les aspects de votre vie qui peuvent changer simultanément lors d'un déménagement. Vos habitudes changent. Votre cercle social évolue. L'école de vos enfants change. Votre système de soutien peut disparaître. Votre rôle professionnel ou vos responsabilités familiales peuvent également évoluer. Même des tâches apparemment simples (ouvrir un compte bancaire, prendre rendez-vous chez le médecin, conduire ou communiquer avec un enseignant) peuvent soudain exiger bien plus d'efforts.
Les recherches sur l'identité des expatriés suggèrent également que la vie à l'étranger peut affecter les dimensions personnelle, relationnelle, sociale, professionnelle et culturelle de la façon dont nous nous percevons (Adams & van de Vijver, 2015 ; Peltokorpi & Zhang, 2020). Autrement dit, lorsque votre environnement change radicalement, certains des repères qui renforçaient autrefois votre identité changent également.
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Quand la compétence vous échappe
Lorsque ma famille est retournée s'installer en Argentine (un pays qui est techniquement ma patrie), je m'attendais à une période d'adaptation. Ce à quoi je ne m'attendais pas, c'était de voir notre voiture, achetée quelques heures plus tôt, percutée dès le premier jour. Pas sur une autoroute, ni aux heures de pointe. Juste à quelques rues de notre nouveau domicile, dans un rond-point que nous empruntons aujourd'hui presque tous les jours. L'accident en lui-même n'était pas le plus difficile à vivre. Le plus dur a été de prendre conscience que, même si je connaissais le code de la route officiel, je ne comprenais pas encore comment les gens conduisaient réellement là-bas. Des règles culturelles tacites, sous-jacentes aux règles formelles, m'étaient encore inconnues.
Puis sont venues les démarches auprès de l'assurance, la paperasse, les coups de fil et toutes ces petites frustrations liées à la résolution d'un problème dans un système que je pensais familier, mais qui ne l'était pas. Cette expérience m'a rappelé que la vie d'expatrié nous déstabilise rarement à travers un seul événement majeur. Le plus souvent, ce sont des centaines de petits moments d'incertitude. On ne sait pas qui appeler. On ne sait pas où aller. On ne comprend pas la règle tacite que tout le monde semble connaître. Avant l'expatriation, la compétence devient presque invisible : on sait simplement comment mener sa vie. Après l'expatriation, on redevient débutant.
Et si une partie de votre identité s'est construite autour du fait d'être capable, indépendant, débrouillard ou performant, avoir besoin d'aide de façon répétée peut affecter bien plus que votre confiance en vous. Cela peut affecter la façon dont vous vous percevez.
Parfois, la personne qui vous manque, c'est vous-même
C'est l'une des formes de perte les plus surprenantes qui peuvent accompagner l'expatriation. Parfois, la personne qui vous manque le plus n'est pas quelqu'un qui est resté au pays. Parfois, c'est une version antérieure de vous-même.
La version qui se sentait compétente. La version qui savait où était sa place. La version qui avait des amis capables de la comprendre sans qu'elle ait à s'expliquer. La version qui savait ce qu'elle faisait.
Les recherches sur l'identité des expatriés aident à comprendre pourquoi l'adaptation peut aller bien au-delà du simple mal du pays. L'expatriation peut engendrer à la fois continuité et changement dans la façon dont les individus vivent leurs identités personnelle, professionnelle et culturelle, et ces processus identitaires peuvent influencer l'adaptation à la vie à l'étranger (Peltokorpi & Zhang, 2020). Cela peut devenir particulièrement significatif lorsque le déménagement modifie également votre carrière, votre indépendance, votre rôle social, vos responsabilités familiales ou votre raison d'être.
Vos émotions difficiles ne sont pas nécessairement un signal d'alarme
En tant que coach ontologique, je travaille avec trois dimensions interconnectées de l'expérience humaine : le langage, l'émotion et le corps.
Le langage englobe les interprétations et les récits par lesquels nous donnons du sens à nos expériences. L'émotion influence notre façon de percevoir nos circonstances et d'y réagir. Quant au corps, il reflète et participe à ces expériences à travers des éléments tels que les tensions, la respiration, la posture et l'énergie.
En coaching ontologique, nous utilisons le mot « cohérence » pour décrire le sentiment que ces dimensions fonctionnent ensemble, c'est-à-dire que vous vous sentez ancré en vous-même et capable de donner du sens à votre expérience.
Un déménagement majeur peut temporairement ébranler cette cohérence. Votre ancien récit, « je sais gérer les choses », peut soudain sonner faux. Votre corps réagit peut-être à la nouveauté et à l'incertitude constantes. Et votre monde émotionnel peut englober enthousiasme, gratitude, frustration, peur, solitude et deuil, parfois en l'espace d'une même journée. Plutôt que de considérer ces émotions difficiles comme la preuve que quelque chose ne va pas, j'encourage mes clients à en prendre la mesure. Une émotion ne nous révèle pas nécessairement la vérité objective d'une situation. Mais elle peut nous en dire long sur la façon dont nous la vivons.
Trois moyens de retrouver un sentiment d'ancrage
Inutile d'attendre passivement que votre nouveau pays finisse par « ressembler à un chez-vous ». Il existe de petits moyens de commencer à reconstruire les ancrages internes et externes que le déménagement a bouleversés.
1. Identifiez ce qui vous manque réellement
Plutôt que de vous arrêter à « mon pays me manque », allez plus loin dans le détail.
Est-ce certaines personnes qui vous manquent, ou bien le fait d'être profondément connu(e) ?
Est-ce votre travail qui vous manque, ou bien le sens qu'il donnait à votre vie ?
Sont-ce vos anciennes habitudes qui vous manquent, ou bien la prévisibilité qu'elles vous offraient ?
Est-ce l'indépendance qui vous manque ? La compétence ? La communauté ? Les repères familiers ?
Nommer la perte sous-jacente nous aide parfois à comprendre à quoi nos émotions répondent et ce que nous devons peut-être commencer à reconstruire.
2. Distinguez ce qui s'est passé de l'interprétation que vous en faites
Imaginez que vous peinez à tenir une conversation dans une langue que vous êtes en train d'apprendre.
Le fait pourrait être :
Je n'ai pas réussi à exprimer tout ce que je voulais dire.
L'interprétation pourrait devenir :
Je suis nul(le) dans ce domaine. Je ne m'intégrerai jamais.
Essayez de distinguer les deux.
Une autre interprétation pourrait être :
Je suis encore en train d'apprendre. Je n'ai pas besoin de parler parfaitement pour communiquer. C'est en pratiquant que je vais progresser.
Il ne s'agit pas de vous forcer à « penser positivement ». Il s'agit de reconnaître que votre première interprétation n'est pas nécessairement la seule possible.
Changer d'interprétation peut ouvrir des possibilités qui n'existaient pas lorsque « je ne m'intégrerai jamais » semblait être une vérité indiscutable.
3. Cultivez le sentiment d'appartenance, petit à petit
L'une des pertes les moins visibles d'un déménagement international est ce réseau de relations et de lieux familiers qui faisait de votre quotidien un univers bien à vous.
Les recherches confirment l'importance de reconstruire ces liens. Dans une étude portant sur 194 femmes ayant déménagé dans 17 pays différents en raison de la mutation internationale de leur conjoint, une meilleure adaptation était associée à une perte perçue moins importante du réseau amical et à une satisfaction adéquate des besoins de soutien social. Un soutien local plus important, plutôt qu'une dépendance principale aux relations à distance, était également associé à une meilleure adaptation (Copeland & Norell, 2002).
Alors n'attendez pas qu'une ville ou un pays tout entier vous procure ce sentiment de chez-vous.
Trouvez une personne que vous pouvez appeler sur place.
Créez un rituel hebdomadaire.
Empruntez toujours le même chemin.
Retournez toujours au même café.
Rejoignez un groupe.
Invitez quelqu'un à prendre un café.
Autorisez-vous à devenir un habitué quelque part.
Le sentiment d'appartenance est rarement quelque chose que l'on découvre soudainement. Il se construit plus souvent à travers de petites expériences répétées de familiarité et de connexion.
Vous n'avez peut-être pas besoin de retrouver qui vous étiez
Quand nous disons « je ne me sens plus moi-même », notre instinct nous pousse souvent à essayer de redevenir la personne que nous étions avant. Mais ce n'est peut-être pas toujours le véritable objectif.
L'expatriation nous invite naturellement à renégocier nos habitudes, nos relations, nos convictions, nos identités et notre sentiment d'appartenance. Le but n'est donc peut-être pas d'éviter d'être bousculé par cette expérience, ni même de redevenir exactement qui nous étions avant. Le véritable travail consiste peut-être à réapprendre à retrouver son équilibre tout en s'autorisant à changer.
Écouter ce que nos émotions révèlent.
Remettre en question les interprétations qui nous bloquent.
Reconstruire délibérément la connexion, la compétence et le sentiment d'appartenance que nous avons perdus.
Et rester curieux de la personne qui émerge à travers cette expérience.
S'installer à l'étranger peut, temporairement, bouleverser votre sens de l'identité. Réapprendre à retrouver votre cohérence intérieure et découvrir qui vous êtes en train de devenir est peut-être l'un des plus beaux cadeaux que cette expérience puisse vous offrir.
Références
Adams, B. G. & van de Vijver, F. J. R. (2015). The many faces of expatriate identity. International Journal of Intercultural Relations, 49, 322–331.
Black, J. S., Mendenhall, M. & Oddou, G. (1991). Toward a comprehensive model of international adjustment: An integration of multiple theoretical perspectives. Academy of Management Review, 16(2), 291–317.
Copeland, A. P. & Norell, S. K. (2002). Spousal adjustment on international assignments: The role of social support. International Journal of Intercultural Relations, 26(3), 255–272.
Peltokorpi, V. & Zhang, L. (2020). Exploring expatriate adjustment through identity perspective. International Business Review, 29(3), 101667.
Daniela Blanchet est coach ontologique certifiée, facilitatrice et maman expatriée, passionnée par les questions d'appartenance, d'identité, de résilience émotionnelle et par la dimension humaine des transitions de vie. Née en Suisse de parents diplomates argentins et ayant grandi dans plusieurs pays et cultures, son travail explore ce que signifie reconstruire un sentiment d'appartenance, retrouver son identité et son ancrage lorsqu'on vit entre plusieurs mondes.
Daniela accompagne les femmes et les familles ayant une vie internationale dans les grands changements de vie, à travers le coaching, des ateliers, l'écriture et des espaces d'échange communautaires axés sur l'état d'esprit de croissance, la conscience émotionnelle et le coaching ontologique.