Recrutement international : l'UE ouvre ses portes aux médecins extra-européens

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Écris par Asaël Häzaq le 10 juin, 2024
« L'Union européenne recrute des soignants ». Si l'affiche n'orne pas encore les façades des institutions européennes, la bataille est clairement lancée entre les différents pays européens. Une bataille dans la coulisse. Car les États de l'UE marchent sur des œufs, et oscillent entre politiques d'immigrations plus restrictives et manque de main-d'oeuvre chronique. Est-ce une bonne nouvelle pour les expatriés ?

UE : une pénurie de médecins toujours criante

La sortie de crise attendra. L'Union européenne (UE) manque toujours de médecins. D'après un rapport de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) paru en 2022, 30 % des médecins européens ont 55 ans et plus. Les conditions de travail se dégradent. Les salaires ne suivent pas. Actuellement, près de 80 000 médecins allemands ont plus de 60 ans. Les autres pays européens connaissent des situations similaires. Certaines spécialités comme la médecine générale, sont plus affectées que d'autres. Le phénomène est loin d'être récent, mais s'est aggravé depuis la crise sanitaire. Les déserts médicaux, déjà fortement présents dans les campagnes, gagnent les villes.

Pour trouver des médecins, les États se tournent vers les pays hors UE. L'Italie recrute des praticiens argentins et cubains. La France embauche des médecins algériens, tunisiens ou sénégalais. L'Allemagne recrute tous les talents extra-européens. Mais les pays de l'UE partent dans un ordre dispersé, quand ils ne se mettent pas des bâtons dans les roues. L'Allemagne tend les bras aux déçus du système français. La Belgique accueille les frontaliers français qui ne trouvent pas de postes de médecin.

D'après Eurostat, c'est l'Autriche qui compte le plus de médecins en exercice (540 pour 100 000 habitants), devant la Norvège et Chypre (516 et 490 médecins pour 100 000 habitants). L'Allemagne, au pied du podium (452 médecins pour 100 000 habitants), reste mieux lotie que la Roumanie et la Slovénie (350 et 334 médecins pour 100 000 habitants). Avec respectivement 318 et 302 médecins pour 100 000 habitants, la France et la Serbie sont les États européens les moins bien classés. Les États ne s'orientent cependant pas vers une solution au niveau européen. Le sujet de l'immigration est trop politisé. Il l'est encore plus dans un contexte d'élections européennes.

Quels sont les pays européens les plus attractifs pour les soignants extra-européens ?

L'Allemagne fait clairement la course en tête. Le pays figure parmi les plus grands recruteurs de médecins extra-européens au monde. Il faut dire que le système allemand de santé ne survivrait pas sans eux. En 2021, des experts indépendants recensent plus d'un médecin non allemand sur 5 exerçant sur le territoire. L'Allemagne recrute des soignants venus des Philippines, du Vietnam, du Brésil, de Syrie, du Nigéria, d'Algérie… et d'autres pays européens, comme la Roumanie ou la France.

Si l'Allemagne est si attractive, c'est parce qu'elle reconnaît bien plus facilement les diplômes des professionnels non européens que d'autres pays. En Allemagne, on ne repasse pas de concours pour faire reconnaître son diplôme. Les professionnels non européens passent une simple évaluation de connaissances, selon leur spécialité. Rien à voir avec la France, confrontée à ses propres contradictions. La récente réforme des conditions d'exercice des Padhue (praticiens à diplôme hors Union européenne) suscite toujours l'incompréhension. C'est au prix de nombreux efforts pas toujours récompensés que les praticiens non européens arrivent à exercer en France.

La France et l'Italie doivent faire mieux

En France, les Padhue travaillent autant que les autres médecins, mais doivent se contenter de contrats précaires et de salaires insuffisants. Pour être pleinement reconnus comme médecins, ils doivent passer des épreuves de vérification de connaissances (EVC). Ensuite, ils démarrent un stage d'un à 3 ans. Enfin, ils passent devant une Commission d'autorisation d'exercice (CAE). S'ils valident cette dernière étape, ils pourront s'inscrire à l'ordre des médecins. Un périple bien long, pour une reconnaissance qui, selon les médecins non européens, laisse à désirer. L'époque où le monde les applaudissait du haut de leurs fenêtres est révolue. Les praticiens non européens exerçant en Italie disent faire face à des difficultés comparables. Pour protéger les soignants locaux, les gouvernements successifs n'ont cessé de durcir les règles de reconnaissance des diplômes hors UE. La procédure, fastidieuse, dure plus d'un an. C'est trop pour les expatriés, qui préfèrent partir.

En Autriche, par contre, la reconnaissance des diplômes suit plutôt le système allemand. Les médecins non européens ne passent pas d'examen, mais un « test aléatoire », en allemand (le dictionnaire est autorisé). Ils remplissent également un formulaire dans lequel ils détaillent leur cursus. En France, les Padhue plaident justement pour un système à l'allemande, et qui prendrait en compte l'expérience et le passif de chaque candidat. Le gouvernement se défend de leur refaire un « concours de médecine caché ». En début d'année, le président Macron reconnaît les difficultés des Padhue, indispensables aux services de soins, mais survivant dans une grande précarité. Il promet de régulariser « nombre de médecins étrangers ». Ils attendent toujours.

Stratégie de l'UE pour lutter contre la pénurie de médecins : la mise en garde de l'OMS

L'OMS tire une nouvelle fois la sonnette d'alarme. Résoudre les problèmes de pénurie en aggravant les pénuries d'autres pays n'est pas une solution. Les pays hors UE d'où viennent les talents étrangers manquent aussi de soignants. L'Allemagne, qui a entamé une grande tournée de recrutement en 2023 (notamment en Amérique du Sud et en Afrique), se défend de tout « pillage » et se dit sensible aux préoccupations des pays « fournisseurs de talents ». Berlin dit cibler les États où le nombre de soignants est supérieur aux besoins du marché. L'OMS reste dubitative.

Les pays d'Europe de l'Ouest montent aussi au créneau pour retenir leurs praticiens. Mais difficile de lutter au niveau des salaires. Ils dénoncent un exode des cerveaux profitable aux pays européens les plus riches. À cela s'ajoutent des conditions de travail extrêmement variables d'un pays européen à l'autre. Conditions d'autant plus pénibles pour les praticiens extra-européens dont le travail n'est pas reconnu. Pour l'OMS, il est indispensable que les États européens réfléchissent à une solution qui ne pénalise personne. Message entendu par l'Irlande, qui tente d'innover avec son programme « Enhanced Community Care » (de meilleurs soins de proximité). Le système permet d'alléger la charge des médecins hospitaliers, en augmentant les soins de proximité à destination des seniors. L'UE a néanmoins encore fort à faire pour pallier la pénurie de main-d'œuvre. Le vieillissement de la population obligera à des mesures fortes pour rendre la profession plus attractive.