Il existe une conviction très répandue chez les expatriés dont la carrière a été fructueuse : si j'ai réussi là-bas, dans un pays instable, alors ce sera encore plus facile ailleurs. Sur le fond, cette conviction est souvent justifiée. Vous avez appris à décider rapidement, à gérer dans des contextes complexes et à tenir une activité dans des conditions que peu de vos futurs interlocuteurs pourront imaginer. Vous avez donc développé une résilience à toute épreuve. Elle contient pourtant une hypothèse implicite : celle que votre parcours sera lu tel que vous l'avez vécu de l'intérieur. C'est cette hypothèse qui pose problème, et elle touche particulièrement les profils expérimentés, les anciens dirigeants et les entrepreneurs.
En préparant une installation dans un nouveau pays, nous sommes nombreux à vouloir rester sur nos acquis : des compétences, une forte polyvalence, la maîtrise d'un secteur, et parfois la fierté d'avoir créé une entreprise à l'autre bout du monde. Ces atouts sont bien réels, et personne ne peut vous les retirer.
Il paraît logique que ces acquis aient une valeur en soi, indépendamment de l'endroit où vous vous présenterez par la suite.
S'y ajoute un élément dont on parle peu : avoir réussi dans un environnement difficile installe une confiance solide. C'est le produit d'un parcours qui a fonctionné. Mais cette extrême confiance rend nettement plus difficile l'exercice qui consiste à se demander comment vous serez perçu dans un écosystème qui ne sait encore rien de vous ni de votre trajectoire.
Et plus votre parcours a été solide, moins vous vous posez la question. C'est justement là que se situe l'angle mort.
Ce que le marché local peut déchiffrer : l'illusion de continuité
Un recruteur, un partenaire ou un client de votre nouveau pays d'adoption traduit votre parcours à travers ses propres références.
Vos compétences techniques restent lisibles. Construire une offre, gérer une trésorerie, piloter une stratégie marketing : ces savoir-faire s'énoncent et se vérifient à peu près partout.
Vos compétences douces, elles, ne le sont qu'en partie. Le rapport à la hiérarchie, au temps, à la négociation et au conflit varie fortement d'une culture professionnelle à l'autre. Ce qui passait pour de la proactivité peut passer pour de l'improvisation dans un tout nouveau contexte.
Votre statut et votre réseau, eux, sont peu lisibles. Ils existaient dans un écosystème précis, et ils y sont souvent restés.
Il faut y ajouter un facteur presque toujours sous-estimé ou ignoré : l'image véhiculée par votre ancien pays de résidence dans votre nouveau pays d'adoption. Le même résultat ne produit pas forcément le même poids selon qu'il ait été obtenu à Buenos Aires, au Caire, à Londres, à New York ou à Francfort. C'est une hiérarchie implicite de références culturelles, et elle joue beaucoup plus qu'on ne le croit.
La conséquence est directe : certaines de vos réalisations ne seront pas toujours perçues comme telles. Avoir maintenu une entreprise rentable pendant une crise monétaire en Amérique latine peut rester une anecdote intéressante lors d'un entretien à Barcelone ou à Berlin. Mais elle ne se traduira pas obligatoirement par une preuve de compétence.
C'est ce que j'appelle “l'illusion de continuité” : la croyance selon laquelle un parcours professionnel sera lu dans un nouveau pays comme il a été vécu dans notre ancien pays d'adoption.
Elle est d'autant plus forte que le parcours précédent a été réussi, et d'autant plus coûteuse qu'elle se manifeste plusieurs mois voire plusieurs années après l'installation. C'est ce que j'observe chez les expatrié.es que j'accompagne.
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Le cas de l'ancien entrepreneur qui revient au salariat
C'est la situation où l'écart de lecture est le plus brutal et l'un des plus tabous.
Un ancien dirigeant qui cherche un poste dans un pays où il n'a pas d'historique professionnel découvre généralement trois choses.
La première : pour un profil en provenance d'un autre type de structure et d'un autre marché, les postes de management ne s'atteignent presque jamais directement. Un employeur confie rarement une équipe à quelqu'un dont il ne peut pas vérifier les références locales.
La deuxième : la culture d'entreprise diffère profondément. Le niveau d'autonomie attendu, la manière de fonctionner d'une équipe de travail, le rapport aux procédures ne se devinent pas de l'extérieur.
La troisième, et la plus contre-intuitive : votre position précédente peut se retourner contre vous. Un profil qui a créé et dirigé sa propre TPE/PME soulève des questions silencieuses. Acceptera-t-il une hiérarchie ? Restera-t-il plus de douze mois en poste, ou préférera-t-il revenir à l'entrepreneuriat ? Négociera-t-il en permanence son périmètre d'action ? Ces questions sont rarement posées à voix haute, mais elles sont pourtant décisives.
Une situation de plus en plus courante semble échapper à tout ce qui précède : travailler à distance pour une entreprise étrangère tout en résidant dans un pays tiers, précisément pour ne pas dépendre du niveau de rémunération local.
Ce schéma est de plus en plus courant, mais le mécanisme ne disparaît pas pour autant : il change tout simplement de lecteur. Un recruteur parisien ou new-yorkais évaluera un candidat installé à Buenos Aires, à Lisbonne ou à Bangkok à travers son propre filtre culturel.
Dans ce cas précis, l'angle mort est ailleurs. De plus, cette configuration ne construit aucun capital professionnel à l'endroit où vous vivez : ni réseau local, ni références vérifiables sur place, ni historique lisible par une entreprise de votre région de résidence. Tant que tout fonctionne, la question ne se pose pas. Le jour où la collaboration se termine, vous vous retrouvez sans aucun de ces trois éléments, après parfois plusieurs années de résidence sur place. L'illusion de continuité n'a pas été évitée. Elle a simplement été différée, et elle peut coûter encore plus cher.
Étudier le terrain avant de se présenter
Le premier travail à mener dans un nouveau pays ne porte pas sur votre CV. Il porte sur le marché qui va le décortiquer. Tant que vous ne savez pas selon quels critères votre expérience professionnelle sera évaluée, vous vous présenterez à l'aveugle.
Cinq questions méritent une réponse précise avant toute candidature ou toute prise de contact dans ce nouveau contexte culturel :
Qui recrute réellement dans le secteur visé et à quels niveaux ? Un secteur peut être dynamique sans ouvrir le moindre poste de management à des profils venus de l'extérieur.
Quelles preuves sont attendues ? Selon les pays, ce sera un diplôme à homologuer localement, une certification professionnelle spécifique ou des références vérifiables sur place. Autant anticiper pour ne pas perdre du temps une fois sur place.
Par quels canaux passent les recrutements ? Annonces publiques, cabinets de recrutement spécialisés, associations professionnelles, réseaux d'expatriés : la répartition varie fortement d'un pays à l'autre, et ne pas choisir le bon canal revient à rester invisible.
Quelles sont les priorités actuelles des entreprises locales ? Ce sont elles qui déterminent la demande, pas ce que vous savez faire de mieux.
Quelle est la fourchette de rémunération réelle pour le poste visé ? Le marché local applique sa propre grille tarifaire, indépendamment de votre parcours antérieur.
La manière la plus rapide d'obtenir ces réponses est de rencontrer des professionnels locaux et des expatriés installés depuis plusieurs années sur place. Ces échanges vous éviteront des mois de prospection hasardeuse.
Deux données pratiques complètent ce cadre. Le point d'entrée dépend de la lisibilité de votre parcours sur le marché visé. Si vous conservez le même métier dans le même secteur, notamment au sein d'entreprises internationales qui partagent les mêmes références, votre niveau hiérarchique se maintiendra certainement. En revanche, en cas de changement d'activité ou de type de structure, il sera le plus souvent inférieur à votre dernier poste : c'est une conséquence de l'absence d'historique local. Et la reconstruction d'un réseau professionnel exploitable demande généralement du temps.
En 2018, après quinze ans en Argentine, j'ai vendu l'agence de voyages réceptive que j'y avais créée et dirigée pendant dix ans, puis je me suis installé en Espagne. La décision de changer de trajectoire professionnelle était déjà prise, et je l'abordais avec une grande confiance.
Ce que je n'avais pas anticipé, c'est l'écart de lecture. Vingt-cinq ans dans le tourisme international et dix ans à la tête d'une entreprise dans un pays en crise permanente ne se présentaient pas d'eux-mêmes en Espagne. Un parcours atypique, pour lequel il manquait une traduction claire. Ce constat m'a beaucoup appris sur l'expatriation. Et c'est lui qui m'a conduit à structurer la manière dont j'accompagne aujourd'hui d'autres expatrié(e)s.
Si vous préparez un changement de pays avec un parcours solide derrière vous, la question est donc de savoir ce que vous allez faire pour rendre la lecture de vos expériences professionnelles possible dans ce nouveau cadre.
Ugo Gabert est Coach certifié, fondateur d'Expat Atelier et de la méthode EDPAT™. Expatrié depuis 25 ans et ex-chef d'entreprise dans le secteur du tourisme, il accompagne les francophones résidant à l'étranger qui souhaitent donner un nouvel élan à leur carrière et apporter du sens à leur expatriation.