De Dubaï à Maurice, en passant par la création, la croissance puis la cession d'une startup devenue un acteur majeur de l'événementiel, le parcours d'Aymeric de Guerre, cofondateur de Duodeal est celui d'un entrepreneur qui n'a jamais cessé de relever de nouveaux défis. Aujourd'hui, à la tête d'une plateforme qui réinvente les propositions commerciales grâce à l'intelligence artificielle et à une expérience client plus interactive, il a choisi de développer son entreprise depuis Maurice. Dans cette interview, il revient sur son parcours, les enseignements tirés de ses expériences à l'international, mais aussi sur les atouts et les défis de l'écosystème entrepreneurial mauricien.
Qu'est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans l'entrepreneuriat ?
Je crois que j'ai toujours eu ça en moi. Ma toute première expérience entrepreneuriale, c'était à 16 ans. J'ai créé une petite agence de photographes et commencé à mettre des photos en ligne. On était en 2004 ; c'était encore le Far West d'Internet. Ça m'a permis de réaliser qu'avec des compétences variées, on peut construire un projet rentable et rentable. Mon ami Clément Seifert était le tech ; moi, j'étais le commercial et le marketing. On n'y connaissait rien à la photographie, mais c'était le début des reflex numériques et on a tout appris sur le tas. Ça m'a donné le virus.
Ensuite, mon premier vrai poste m'a envoyé à Dubaï en VIE : j'étais chargé d'ouvrir le premier bureau à l'étranger d'une startup française. C'était une vraie expérience entrepreneuriale, du développement international avec tout à construire, mais avec un filet de sécurité : un produit déjà existant et une structure derrière. Je suis arrivé à une époque où l'écosystème des startups de Dubaï en était encore aux tout débuts. Dans le coworking où je travaillais, on côtoyait des boîtes qui allaient ensuite exploser, comme Deliveroo ou Fresha, qui en étaient encore à leurs premiers pas. Cette énergie est contagieuse.
En parallèle, je regardais beaucoup de vidéos de The Family et m'imprégnais de la culture des startups. C'est à ce moment-là qu'une startup berlinoise qui uberisait le déménagement est venue me chercher pour ouvrir son bureau en France. Et c'est là que le déclic s'est vraiment produit : si je suis capable de lancer des bureaux pour les autres, pourquoi ne pas créer mon propre projet ? J'ai trouvé un associé très complémentaire, Maxime, que j'avais rencontré à Dubaï. On partageait une passion pour le kite et on partait en week-end à Oman vivre des expériences de dingue entre kite et bivouac. Et on s'est lancés.
Quelles leçons retenez-vous de cette expérience internationale ?
J'ai rejoint Daxium, une plateforme no-code française, en VIE, pour ouvrir son tout premier bureau à l'étranger, à Dubaï. En trois ans, j'ai développé leur présence au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. La première leçon, c'est l'humilité. On arrive avec son produit, ses certitudes françaises, et on réalise très vite que chaque marché a ses propres codes, ses rythmes, ses façons de faire du business. Ce qui marche à Paris ne marche pas forcément à Dubaï ou à Doha. La deuxième, c'est l'importance de l'adaptabilité. On apprend à écouter avant de parler et à comprendre les besoins réels des locaux. Et la troisième, plus personnelle : travailler à l'international si tôt dans ma carrière m'a donné un réflexe que j'ai gardé depuis, celui de penser un produit pour plusieurs marchés dès le premier jour, pas après. C'est exactement ce qu'on fait aujourd'hui avec Duodeal.
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Qu'avez-vous appris de l'aventure Atawa et de cette acquisition ?
Atawa, c'est l'aventure qui m'a le plus appris. Avec Maxime, on a repris un concept qui marchait très bien à l'époque : trouver un marché traditionnel et créer une plateforme pour faire le lien entre les clients et les professionnels en gérant tout l'opérationnel. Le principe d'uberisation appliqué à l'événementiel. On a cofondé la boîte en 2016, spécialisée dans la location d'infrastructures et de matériel événementiel, et on l'a fait grandir de 0 à 12 millions d'euros de chiffre d'affaires. On gérait environ 1 000 événements par an, de toutes tailles. C'est un métier très opérationnel, très terrain.
Quand on a cédé Atawa à un grand groupe européen du secteur en 2024, j'ai découvert ce que cela signifie vraiment d'intégrer une grande structure. L'acquisition a été un succès ; on avait des postes de direction, du confort, de la stabilité. Mais avec Maxime, on a vite réalisé que ce qui nous avait fait vibrer, c'était le début. Les premiers collaborateurs, les montagnes russes, les moments où on se challenge parce qu'on n'a pas le choix. Ce sentiment-là, on ne le retrouve pas dans un grand groupe. Alors on a fait le choix de quitter ce confort et de retourner dans l'inconfort de l'entrepreneuriat. C'est comme ça qu'on s'est lancés dans Duodeal.
Duodeal est né d'un problème que vous avez rencontré vous-même. Racontez-nous.
C'est vraiment né de la frustration du quotidien chez Atawa. On faisait des centaines de devis par an, et le process était toujours le même : on montait le chiffrage sur Excel, on exportait en PDF, et quand il y avait des photos du matériel, le fichier devenait énorme. Donc on compressait, on envoyait par email… et après ? Le silence. Aucune idée si le client avait ouvert le devis, s'il l'avait lu, s'il était bloqué sur un point. On avait tellement galéré qu'on avait fini par développer un outil interne pour essayer de résoudre ça. Et c'est là que je me suis dit : si nous avons ce problème, des milliers d'entreprises l'ont aussi. C'est comme ça que Duodeal est né, de cette conviction qu'il fallait repenser complètement la façon dont les entreprises envoient et suivent leurs propositions commerciales.
Comment Duodeal transforme-t-il concrètement l'expérience des entreprises et de leurs clients ?
En fait, on remplace le triptyque classique Excel-PDF-email par une page interactive en ligne, brandée aux couleurs de l'entreprise. Concrètement, le commercial partage le brief de son client avec notre IA, qui génère un premier brouillon de proposition. Ça lui fait gagner un temps considérable. Ensuite il affine, personnalise et envoie un lien. Le client ouvre ce lien et accède à une expérience beaucoup plus riche : il voit les produits ou des options avec leurs visuels, il peut valider ou refuser une option, commenter directement sur le devis, poser des questions et signer en ligne. Côté commercial, c'est un changement radical : on sait exactement quand le client a consulté le devis, combien de temps il y a passé, quelles sections l'ont intéressé. Ça transforme un document passif en un véritable outil de vente et de conversation.
Parce qu'on est en 2026, et la majorité des entreprises envoient encore leurs propositions commerciales comme on le faisait il y a vingt ans. Un PDF en pièce jointe. Quand vous achetez un produit en ligne, vous avez des photos, des descriptions, des avis et une expérience fluide. Mais quand une entreprise vous envoie un devis de 50 000 euros, vous recevez un fichier statique, souvent moche et impossible à lire sur mobile. Il y a un décalage énorme entre l'expérience d'achat en ligne qu'on connaît tous et l'expérience de devis classique qui n'a pas évolué. Chaque proposition Duodeal, c'est une page web dédiée, responsive, visuelle, interactive. Le client mérite la même qualité d'expérience quand il reçoit un devis que quand il achète sur n'importe quel site e-commerce.
À quel point la présentation d'une offre peut-elle influencer une décision commerciale ?
Énormément plus qu'on ne le pense. On a tous vécu ça : vous recevez deux propositions équivalentes, l'une dans un PDF brut et l'autre dans une présentation soignée, visuelle et claire. Instinctivement, vous faites davantage confiance à la seconde. La forme dit quelque chose du fond. Elle reflète le professionnalisme, l'attention aux détails et le sérieux d'une entreprise. Dans un contexte B2B où les montants sont importants et les décisions souvent collégiales, la clarté de la présentation facilite également le partage en interne et la prise de décision. Un devis qu'on a envie de montrer à son directeur, c'est un devis qui a plus de chances d'être signé.
Qu'est-ce qui vous a attiré à Maurice au départ ?
Trois choses principalement. D'abord, la qualité de vie, c'est difficile à ignorer quand on y met les pieds. Ensuite, la position géographique : Maurice est un véritable hub, connecté à l'Afrique, à l'Asie et à l'Europe. Et surtout, le décalage horaire avec l'Europe est minime, de deux à trois heures selon la saison. Quand vous développez un produit SaaS avec des clients en Europe, c'est un avantage énorme. Vous pouvez vivre dans un cadre exceptionnel tout en restant parfaitement synchronisé avec vos marchés principaux. C'est un équilibre qu'on ne trouve pas partout.
Comment décririez-vous l'écosystème entrepreneurial mauricien par rapport à Dubaï ou à la France ?
C'est un écosystème plus jeune, plus intime aussi. À Dubaï, quand j'y étais entre 2013 et 2016, tout explosait. Il y avait une énergie brute, des moyens importants et un afflux constant de talents internationaux. En France, l'écosystème est mature, structuré, avec des incubateurs, des fonds, un tissu dense. Maurice, c'est différent : c'est plus petit, tout le monde se connaît, et c'est justement ce qui en fait le charme. Les connexions se font naturellement. L'écosystème est en construction, ce qui signifie qu'on peut encore y contribuer et y laisser une empreinte. Ce n'est pas encore la Station F, mais il y a un vrai dynamisme et une volonté politique de faire de l'île un hub technologique.
Quelles opportunités Maurice offre-t-elle aux entrepreneurs étrangers et aux startups ?
Maurice a un véritable positionnement de hub entre l'Afrique, l'Asie et l'Europe. Pour un entrepreneur qui veut servir le marché africain, c'est une base idéale : stabilité politique, cadre juridique solide, bilinguisme français-anglais et une qualité de vie qui aide à attirer des talents. Le coût de la vie reste raisonnable par rapport à Dubaï ou aux grandes villes européennes, et les démarches pour créer une entreprise sont relativement simples.
Avez-vous rencontré des défis ou des surprises en développant votre activité depuis Maurice ?
Le principal défi, c'est le recrutement de profils qualifiés, notamment en tech. Le vivier local est limité et la concurrence avec les entreprises offshore est réelle. Mais il y a un revers positif à cette contrainte : le marché local étant petit, on est obligé de penser international dès le premier jour. Chez Duodeal, ça nous a forcés à concevoir le produit pour qu'il fonctionne d'emblée avec différentes langues, devises et marchés. Ce qui aurait pu être un frein est devenu une vraie force. Notre produit a été testé en conditions réelles sur plusieurs marchés dès le départ, et non après coup.
Maurice peut-elle devenir un hub pour l'innovation et les startups ?
Je le crois sincèrement. Maurice a les fondamentaux : stabilité, bilinguisme, fuseau horaire favorable, cadre de vie attractif. Ce qui manque encore, c'est la masse critique. Il faut plus de startups, plus de succès visibles, plus de connexions avec les écosystèmes régionaux et internationaux. Mais les ingrédients sont là. Et le lifestyle, loin d'être un obstacle, est un atout pour attirer des fondateurs et des talents qui cherchent un meilleur équilibre. Je vois aussi l'IA comme un accélérateur : avec une petite équipe on peut construire un produit à succès. C'est une vraie opportunité pour Maurice si l'île parvient à développer, à soutenir et à attirer les talents.
Quels secteurs ou opportunités à Maurice vous semblent encore sous-estimés ?
La tech et le SaaS à destination du marché africain. L'Afrique est un continent en pleine transformation numérique, avec des besoins immenses en outils logiciels adaptés. Maurice, avec sa position géographique, son bilinguisme et sa stabilité, est idéalement placée pour servir de base à des startups qui veulent adresser ce marché. Aujourd'hui, beaucoup de solutions viennent de Lagos ou du Cap. Mais Maurice pourrait jouer un rôle de pont entre l'expertise européenne et les besoins africains. C'est un positionnement unique qui reste largement inexploité.
Quels conseils donneriez-vous à des entrepreneurs qui envisagent de s'installer à Maurice ?
D'abord, venez y passer du temps avant de vous décider. Maurice ne se résume pas aux photos de plage. Il faut comprendre le rythme, la culture, les réalités du business local. Ensuite, pensez votre activité à l'international dès le départ. Le marché mauricien seul est trop petit pour faire scaler une startup, mais c'est justement ce qui vous poussera à construire un produit universel. Et enfin, investissez dans le réseau local. L'île est petite, tout le monde se connaît, et les connexions humaines font une vraie différence ici, bien plus qu'à Paris ou Dubaï.
Un conseil que vous auriez aimé recevoir avant de vous installer à Maurice ?
Qu'il ne faut pas sous-estimer le temps d'adaptation. On arrive avec ses repères de Dubaï ou de Paris, et on s'attend à retrouver la même vitesse d'exécution. Maurice a son propre rythme. Ce n'est ni mieux ni moins bien, c'est différent. Une fois qu'on l'accepte et qu'on s'y adapte, tout devient beaucoup plus fluide. Et surtout : profitez du cadre. On a tendance, en tant qu'entrepreneurs, à rester devant son écran. Mais l'un des plus grands luxes de Maurice, c'est de pouvoir décrocher en cinq minutes et se retrouver face à l'océan. Ce serait dommage de s'en priver.
Journaliste de formation, titulaire des DALF C1 et C2 et diplômée de l'Université de Maurice, je cumule près d'une vingtaine d'années d'expérience en rédaction. Après six ans dans la presse mauricienne, j'ai rejoint Expat.com, où j'évolue depuis une douzaine d'années, dont cinq en tant qu'assistante éditoriale, et à présent responsable éditoriale.