
Entrepreneur tech depuis plus de vingt ans et installé à l'île Maurice depuis cinq ans, Breno Le Gal suit un parcours aussi atypique qu'inspirant. Entre innovation numérique, artisanat et entrepreneuriat local, il a choisi de mettre la technologie au service des petits créateurs et artisans. Fondateur d'Ewa's Kitchen puis de Crafty, une solution de gestion basée sur l'intelligence artificielle, Breno partage dans cette interview sa vision de l'entrepreneuriat, des défis auxquels sont confrontés les artisans mauriciens et du futur numérique des petites entreprises.
Vous créez des startups depuis plus de 20 ans. Qu'est-ce qui vous a d'abord attiré vers l'entrepreneuriat ?
J'ai toujours eu une imagination débordante et une envie profonde de concrétiser mes propres visions. Quand on souhaite donner vie à ses idées et les mener à bien, il n'y a rien de plus stimulant et gratifiant que de le faire soi-même, en maîtrisant l'ensemble du processus créatif. C'est cette liberté de bâtir à partir d'une feuille blanche qui m'anime depuis le début.
Pourquoi avez-vous choisi de vous installer à l'île Maurice il y a cinq ans ?
Je vivais depuis huit ans en Espagne et, dès ma toute première année là-bas, je suis venu passer un mois de vacances à l'île Maurice. L'hospitalité unique, la profonde gentillesse des Mauriciens ainsi que la beauté époustouflante des paysages nous ont immédiatement marqués et sont restés gravés en nous. Alors, lorsqu'il a fallu choisir un nouveau chapitre et une nouvelle destination de vie en famille, nous n'avons pas hésité bien longtemps : s'installer à Maurice s'est imposé comme une évidence.
Vous vous décrivez à la fois comme entrepreneur tech et artisan. Comment ces deux univers se sont-ils rejoints dans votre parcours ?
La vie réserve parfois des virages inattendus. Suite à un véritable séisme personnel il y a quelques années, j'ai ressenti le besoin viscéral de me tourner vers quelque chose de plus concret, de plus « ancré » dans le réel. C'est un mélange de hasard et d'opportunités qui m'a mené vers l'artisanat après 20 ans passés exclusivement dans l'univers de la Tech.
Cependant, qu'il s'agisse de lignes de code ou de produits artisanaux, entreprendre reste entreprendre. Les défis diffèrent selon les métiers, mais la démarche reste identique. Étant d'un naturel curieux, j'ai trouvé un immense plaisir à acquérir de l'expérience dans ces deux mondes qui, en apparence, n'ont aucun lien, mais qui se nourrissent mutuellement aujourd'hui dans mon quotidien.
Il y a trois ans, vous avez lancé Ewa's Kitchen. Qu'est-ce qui vous a inspiré ?
Le lancement d'Ewa's Kitchen est né d'un heureux hasard alors que je cherchais à me reconstruire après un imprévu de la vie. Je souhaitais me détacher du virtuel pour lancer un produit local fort et sain : le bouillon d'os le plus riche et nutritif possible.
Le véritable déclic est survenu lorsque j'ai partagé notre préparation avec une amie très affaiblie. Grâce au collagène naturel et aux acides aminés du bouillon, sa transformation a été spectaculaire et elle a rapidement retrouvé sa mobilité. Cet impact concret a déclenché un bouche-à-oreille fulgurant. En quelques mois, nous sommes passés d'une production purement familiale à une explosion de commandes régulières, nous propulsant pleinement dans cette aventure artisanale
À quels défis avez-vous été confronté en tant que petit entrepreneur artisan à l'île Maurice ?
Le premier défi majeur, lorsque l'on privilégie la qualité absolue à la quantité, c'est le sourcing : trouver des fournisseurs locaux capables de maintenir une régularité qualitative est complexe. Ensuite, même si le bouche-à-oreille est un levier puissant pour démarrer, le référencement en magasin reste un parcours du combattant. Sans accès direct aux décideurs, c'est presque mission impossible. Enfin, il y a la solitude opérationnelle. En tant que petit artisan, on se doit d'être d'une polyvalence extrême en gérant tout de front : de la production brute au marketing, en passant par la logistique et la distribution.
Y a-t-il eu un moment précis où vous avez réalisé que les outils de gestion existants n'étaient pas adaptés aux artisans à Maurice ?
Absolument. Dès que nous avons dépassé le cap de quelques commandes quotidiennes avec Ewa's Kitchen, la situation nous a dépassés et un outil de gestion est devenu vital pour pouvoir continuer et structurer notre croissance. Venant de la tech, j'ai testé des dizaines de solutions existantes. Mais le point de blocage a été très personnel : mon épouse, qui gère l'activité avec moi, n'est pas du tout tech-savvy. Les outils classiques lui semblaient trop complexes et elle ne les utilisait pas au quotidien.
Quelle est la vision derrière Crafty ? Quels problèmes cherchez-vous à résoudre pour les artisans et les créateurs indépendants ?
Le constat est clair : les artisans sont extrêmement doués ; ils démarrent par pure passion ou grâce à un talent unique, et le bouche-à-oreille fait rapidement son effet. Mais très vite, ils deviennent victimes de leur propre succès. Submergés par l'opérationnel, ils finissent par consacrer 90 % de leur temps à des tâches administratives lourdes, au détriment de leur vrai métier : créer et produire. Faute d'un système adapté pour les soutenir, beaucoup finissent par abandonner.
La vision derrière Crafty, qui a été incubée à La Plage Factory en 2025, est de redonner ce temps précieux aux créateurs. Grâce à des agents IA travaillant en équipe, Crafty s'intègre directement dans WhatsApp, l'outil qu'ils utilisent déjà tous les jours, pour automatiser toute la gestion (commandes, stocks, production, communication, marketing) et leur permettre de développer leur business sereinement.
Beaucoup de créateurs à Maurice souffrent de la « charge mentale » liée à l'entrepreneuriat. Que signifie cette expression pour vous ?
C'est un problème psychologique et physique très réel. Pour un entrepreneur solo, la charge mentale signifie devoir penser à absolument tout, tout le temps : la production, la livraison, les clients, la facturation… Cette hypervigilance constante est épuisante. Rapidement, s'installe la peur récurrente d'oublier un détail critique. Au final, ce projet, qui était au début une source de plaisir et de passion, se transforme en une source d'angoisse quotidienne.
Quels aspects de la gestion d'une petite activité créative sont aujourd'hui les plus difficiles pour les artisans à Maurice ?
C'est principalement le fléau du multitâche non structuré. Un artisan se retrouve constamment à fragmenter ses journées en une multitude de micro-tâches sans fil conducteur : répondre à un message client, vérifier un stock, préparer un colis, puis essayer de revenir à sa création. Ce manque de structuration brise la concentration et rend la gestion quotidienne extrêmement lourde, une réalité partagée par la quasi-totalité des personnes qui travaillent seules.
L'intelligence artificielle est souvent associée aux grandes entreprises et à des usages avancés. Comment rendre l'IA accessible aux entrepreneurs du quotidien ?
Aujourd'hui, l'IA est effectivement pensée pour des utilisateurs avancés ou de grandes structures. Notre approche avec Crafty prend le contre-pied total : nous déployons des agents d'IA dédiés à des tâches très précises, qui agissent en arrière-plan comme de véritables assistants virtuels, sans que l'artisan ait à modifier sa façon de travailler. En lui permettant de se débarrasser progressivement de ces 90 % de tâches administratives chronophages, nous le recentrons sur la valeur ajoutée de son savoir-faire et lui libérons du temps pour développer son activité. En somme, l'objectif est de lui permettre de travailler moins, tout en gagnant plus !
Selon vous, quels sont les risques si les artisans et les petits créateurs restent à l'écart de la transition numérique ?
Le risque majeur est de se faire distancer ou de s'épuiser. La majorité des outils numériques actuels imposent des barrières à l'entrée avec des tableaux de bord et des interfaces complexes qui ne correspondent pas à la réalité d'un atelier. Notre démarche est radicalement différente : plutôt que de forcer l'artisan à s'adapter à une technologie complexe, c'est la technologie qui s'adapte à lui. Nous restons dans l'environnement qu'ils maîtrisent déjà parfaitement, à savoir WhatsApp, en privilégiant le mode le plus naturel qui soit : la conversation. Si les outils n'évoluent pas vers cette simplicité, le fossé numérique va s'accentuer pour les petits créateurs.
Comment décririez-vous l'écosystème des startups à Maurice ?
C'est un écosystème encore très jeune, mais particulièrement créatif et prometteur. Le défi principal réside dans la culture locale, traditionnellement très orientée vers le carriérisme au sein de grands groupes établis. Parfois, l'entrepreneur y est encore perçu comme quelqu'un qui a choisi une voie marginale par défaut, plutôt que comme un innovateur désireux de faire bouger les lignes et de créer de la valeur pour le pays. Heureusement, sous l'impulsion de nouvelles initiatives, les mentalités évoluent positivement petit à petit.
Quelles opportunités Maurice offre-t-elle aux entrepreneurs et aux innovateurs ? Et quels sont les principaux obstacles auxquels les startups font encore face sur l'île ?
Maurice offre de formidables opportunités au stade de l'idéation, avec de nombreuses structures d'accompagnement lorsqu'on lance une idée. Cependant, le véritable goulet d'étranglement apparaît lors du passage à l'exécution, notamment concernant le financement de l'amorçage. Bien que la volonté d'une synergie public-privé existe, il manque encore de réelles mesures incitatives (notamment fiscales) pour pousser le capital privé à investir massivement dans l'innovation technologique aux côtés du secteur public. L'ambition de devenir une « Startup Nation » fait son chemin, mais trouver des fonds de démarrage reste aujourd'hui un parcours du combattant, voire une mission presque impossible pour les fondateurs.
Quelle importance ont les communautés entrepreneuriales locales et les réseaux comme Mo Angels pour les fondateurs de startups ?
Ces réseaux sont tout simplement vitaux. J'ai personnellement eu la chance de bénéficier du soutien de Mo Angels pour ma levée de fonds. C'est une magnifique initiative privée qui s'efforce de faire évoluer les mentalités en matière d'investissement à impact local. Les lignes bougent, puisque j'ai aujourd'hui le privilège d'avoir un investisseur institutionnel qui a co-investi à leurs côtés. Il est crucial d'encourager, de multiplier et de pérenniser ce type de format hybride pour structurer l'accès au capital des jeunes pousses.
Quels conseils donneriez-vous aux futurs entrepreneurs à Maurice ?
Osez, échouez et recommencez sans hésiter ! L'échec n'est pas une fin ; il fait partie intégrante du parcours de tout entrepreneur à succès. Maurice est une terre d'opportunités exceptionnelle, idéalement positionnée au carrefour de l'Afrique et de l'Asie, tout en conservant de solides connexions avec l'Europe. Enfin, mon dernier conseil : parlez de votre projet autour de vous. Si vous gardez votre idée secrète par peur qu'on vous la vole, il y a 100 % de chances qu'elle ne voie jamais le jour.



















