
Née au cœur de la Silicon Valley, Holberton School s'est rapidement imposée comme un acteur international de premier plan dans la formation aux métiers du numérique. Fondée sur une pédagogie intensive, axée presque exclusivement sur la pratique et les projets concrets, l'école se distingue par sa volonté de rapprocher l'apprentissage des réalités du monde professionnel. Présente aujourd'hui dans une vingtaine de pays, Holberton a ouvert en 2025 son campus à Maurice, avec une ambition claire : former localement des talents technologiques opérationnels et répondre aux besoins croissants de l'écosystème tech mauricien et régional. Dans cette interview, Frédéric Waeber, cofondateur du campus, revient sur la philosophie de Holberton, les raisons de son implantation sur l'île, les défis rencontrés depuis le lancement, ainsi que les perspectives offertes aux étudiants à Maurice dans un secteur en profonde mutation.
Pouvez-vous nous présenter Holberton et nous dire ce qui la distingue des autres écoles ?
HOLBERTON SCHOOL est un établissement d'enseignement supérieur spécialisé en informatique et technologies numériques proposant des programmes axés sur le développement logiciel et d'autres domaines techniques. Fondée en 2015 à San Francisco par 4 Français, HOLBERTON SCHOOL a pour mission de rendre l'apprentissage de l'informatique accessible à un large public et de préparer ses étudiants à des carrières dans le secteur technologique.
Le réseau des écoles HOLBERTON figure aujourd'hui parmi les plus dynamiques à l'international : ses 36 campus sont répartis à travers 20 pays et plus de 9 000 étudiants ont déjà été formés à travers le monde.
HOLBERTON SCHOOL se distingue des autres écoles et universités par son approche pédagogique résolument non académique et orientée vers la pratique.
L'apprentissage repose essentiellement sur des projets concrets à développer (environ 95 % du cursus), dans un environnement collaboratif inspiré du fonctionnement des entreprises technologiques. Les étudiants apprennent en faisant, en observant, en travaillant en équipe et en s'adaptant à des situations proches de la réalité professionnelle réelle, favorisant ainsi une montée en compétences progressive et directement transposable en entreprise.
Holberton se distingue également par la durée et la reconnaissance de son programme : une formation intensive de deux ans, à temps plein, structurée selon les standards européens et validée par un Bachelor of Science.
Le programme s'appuie sur une structure de formation qui correspond à 180 crédits ECTS (European Credit Transfer and Accumulation System). Il couvre les fondamentaux de l'informatique, avant de permettre aux étudiants de se spécialiser progressivement dans des domaines tels que la cybersécurité, la data ou l'intelligence artificielle.
Ce parcours d'apprentissage permet aux étudiants de s'intégrer plus rapidement dans le monde professionnel qu'avec un parcours académique traditionnel.
Qu'est-ce qui a motivé votre choix d'implanter un campus Holberton à Maurice ? Avez-vous bénéficié de partenariats ou de soutiens institutionnels ?
Chef d'entreprise depuis 17 ans dont presque 11 ans à Maurice, j'ai pu constater, comme beaucoup d'acteurs économiques locaux, la pénurie récurrente de talents dans les métiers de la tech sur l'île.
Trop peu d'étudiants sortent des universités avec un niveau d'opérationnalité suffisant, et les entreprises doivent souvent investir beaucoup de temps pour accompagner les nouvelles recrues dans leur montée en compétences.
L'implantation d'un campus Holberton à Maurice, initiée en 2022, répond directement à ce constat. Le modèle Holberton met l'accent à la fois sur l'exigence technique et sur le savoir-être professionnel.
Au-delà des compétences techniques, les étudiants sont formés au travail en équipe, au respect des délais, à la ponctualité et à la prise de parole en public, autant d'éléments indispensables à une intégration rapide en entreprise. Chez Holberton, ces compétences comportementales font partie intégrante du parcours de formation et sont évaluées tout au long du cursus, car elles conditionnent une intégration réussie en entreprise.
Le projet a été accompagné pendant huit mois par l'incubateur La Plage Factory, avec un appui déterminant pour la structuration du modèle économique.
En 2024, l'équipe s'est renforcée avec l'arrivée de Patricia Louvet (Head of Talents & Success) puis de Cyril Quintyn (directeur du campus), et en 2025 avec l'arrivée d'Ignacio Peralta, Software Engineer Educator, précédemment en poste sur un autre campus Holberton en Uruguay (Campus de Montevideo).
Enfin, avec le soutien du groupe BIRGER et de son CEO, Jacques HAREL, nous avons pu ouvrir le campus au cœur de Port-Louis en mai 2025 et accueillir nos premiers étudiants dès le mois de juin.
Quels défis avez-vous rencontrés en lançant Holberton ici ?
Plusieurs défis ont effectivement marqué le lancement du campus.
Le premier a été de présenter et d'expliquer aux autorités mauriciennes les principes pédagogiques de Holberton : modalités d'admission basées sur le potentiel, apprentissage par projets, évaluation continue et usage d'une plateforme éducative numérique.
Le second défi concernait le financement. En tant que startup EdTech, le projet a dû se développer sans investisseurs institutionnels, dans un environnement où les critères d'évaluation sont souvent ceux de structures déjà établies.
Enfin, le dernier défi, et sans doute le plus important, est celui de la notoriété. La marque Holberton, accessible à toutes et tous les ambitieuses(x), école d'élite créée au cœur de la Silicon Valley, bien que reconnue à l'international, reste encore jeune à Maurice. Les premiers diplômés locaux arriveront sur le marché du travail à partir de 2027, ce qui implique un travail progressif de sensibilisation auprès des entreprises, des étudiants et de leurs familles.
Pour relever ce dernier défi, nous proposons aux Mauriciens et aux Mauriciennes au cours du premier semestre 2026, le Bachelor of Science Européen “Machine Learning Engineering & MLOps” et Bachelor of Science Européen “Cybersecurity Engineering & Threat Operations”.
2 autres suivront avant la fin de l'année.
Comment se positionne Holberton par rapport aux écoles d'ingénieurs ou aux bootcamps classiques ? Quels sont les profils d'étudiants visés ici ?
Holberton se positionne de manière complémentaire aux écoles d'ingénieurs et aux universités traditionnelles. Elle propose une formation longue et diplômante de niveau Bachelor, fortement orientée vers la pratique et l'intégration rapide en entreprise, permettant aux étudiants qui le souhaitent de poursuivre leurs études vers un cursus universitaire de niveau master.
Contrairement aux formations de type bootcamp, Holberton ne se limite pas à des parcours courts et certifiants. Il s'agit d'études structurées et intensives sur deux ans, à temps plein, avec un niveau d'exigences académiques et professionnelles constant tout au long du cursus.
Cette approche favorise une employabilité très élevée des diplômés à Maurice, notamment grâce à des partenariats étroits avec les entreprises locales, qui facilitent leur insertion sur le marché du travail.
Les profils d'étudiants sont variés. Il n'existe pas de prérequis d'âge (à partir de 16 ans à Maurice) ni d'exigence de diplôme préalable spécifique. Les admissions reposent sur des tests en ligne exigeants en anglais, évaluant principalement la capacité à résoudre des problèmes complexes, la logique, la rigueur et la motivation à apprendre.
Quel besoin local ou régional vient répondre à cette ouverture ? Holberton s'inscrit-elle dans une dynamique de rétention des talents ou plutôt d'exportation ?
Maurice fait face depuis plusieurs années à un manque structurel de talents technologiques. De nombreuses entreprises ont ouvert des centres d'excellence dans la région, notamment à Madagascar, pour répondre à leurs besoins.
Le besoin est donc clair : former en deux ans des talents tech capables de répondre rapidement aux attentes du marché. Holberton s'inscrit dans une logique de formation orientée vers la rétention des talents sur notre île, avec l'objectif de contribuer au développement économique local et régional.
Quel regard portez-vous sur l'écosystème tech mauricien ? Quelles sont les perspectives pour les étudiants, professionnels et investisseurs ?
L'écosystème tech mauricien est dynamique. De nombreux acteurs cohabitent, privés et publics : des incubateurs (La Plage Factory, La Turbine), des associations (French Tech, CCIFM, MCCI, OTAM), des organisations étatiques (MRIC, ministère des Technologies de l'information, de la communication et de l'innovation, IFM, Alliance Française, Alliance américaine, MRIC, etc.) et bien d'autres encore qui travaillent dans l'ombre.
Cet écosystème est dynamique dans les annonces, les évènements, les livres blancs, les « blue prints ».
Malgré ce dynamisme, deux enjeux structurants restent à renforcer pour soutenir durablement l'ambition technologique de Maurice : le financement des startups et la formation des talents.
Les entreprises recherchent aujourd'hui des profils capables d'apprendre rapidement, de s'adapter et de faire preuve d'esprit critique face aux évolutions technologiques.
Quelles sont les forces et les faiblesses de Maurice pour former des talents numériques ?
La force de Maurice : les Mauriciens et les Mauriciennes. Ce n'est pas un artifice de communication, c'est la réalité. La principale force de Maurice réside dans ses talents humains. Lorsqu'ils évoluent dans un environnement pédagogique adapté, les jeunes Mauriciennes et Mauriciens démontrent des capacités remarquables.
Les principales limites sont d'ordre administratif et financier. La volonté de garantir la qualité des formations est légitime, mais elle gagnerait à être accompagnée de dispositifs facilitant l'accès au financement des études technologiques.
Si nous, établissements d'enseignement supérieur, mettons nos jeunes dans le bon contexte, avec la bonne approche éducative, les nouvelles pratiques pédagogiques adaptées à notre nouveau monde, ils sont capables de performances absolument incroyables.
Nous le voyons tous les jours chez HOLBERTON : des jeunes, en marge des systèmes traditionnels, font preuve de talents insoupçonnés et leurs résultats sont bluffants. Nous avons hâte de les voir arriver sur le marché du travail. D'ailleurs, ils ont déjà tous un travail à la sortie de la spécialisation de 2e année.
Les principales faiblesses sont d'ordre administratif. Il est évidemment légitime que les autorités, les familles et le marché soient attentifs à la qualité et au niveau international des formations proposées.
Dans ce cadre, le dialogue entre les établissements innovants et les instances de régulation peut parfois être exigeant et nécessiter du temps, ce qui suppose un engagement durable et une certaine ténacité, des qualités au cœur de l'ADN d'Holberton.
Pour revenir au financement des études technologiques, qui devrait être facilité, chez HOLBERTON, nous visons 100 % d'employabilité à la sortie. Malgré cela, certains de nos étudiants ont du mal à financer leurs études.
Les établissements financiers ont, à ce titre, un rôle clé à jouer dans l'accompagnement des talents technologiques de demain, dont les compétences contribuent directement au développement économique de l'île.
Des mécanismes de partage du risque, tels que des fonds de garantie dédiés à la formation, pourraient contribuer à faciliter l'accès au financement des études, tout en limitant l'exposition des finances publiques, dans une logique d'investissement à fort impact économique et social.
Que manque-t-il encore pour faire émerger un véritable hub de talents digitaux à l'échelle régionale ?
Une « task force » multidisciplinaire (Formation, Éducation, Financement) et multisectorielle (Industrie, Tech, Assurances, Banques, Tourisme, public, …) qui serait LA VOIX de Maurice.
Une sorte d'EDB, mais exclusivement consacrée à former les talents digitaux à Maurice, pour Maurice et pour toute la zone régionale.
Avez-vous un message à adresser aux jeunes étudiants intéressés par le numérique ?
Prenez le temps de bien vous renseigner.
Tous les domaines d'activité sont et seront touchés, de près ou de loin, par le numérique.
Tous les métiers sont en train de changer et plus de 50% des métiers (tous secteurs confondus) qui seront disponibles en 2030 n'existent pas encore.
Donc, choisissez des études qui vous apprennent à réfléchir, qui vous apprennent non seulement le « Comment », mais surtout le « Pourquoi », qui vous enseignent l'art de vous adapter et qui développent votre esprit critique.
À l'ère de l'Intelligence artificielle, il est plus qu'urgent que les méthodes éducatives évoluent pour que nous apprenions à nos jeunes à « apprivoiser » ces IA : les comprendre et les utiliser avec intelligence.
Parlez-nous de vos objectifs pour les 5 prochaines années. Avez-vous des projets d'expansion vers d'autres pays de l'océan Indien ?
La priorité est de confirmer la place de Holberton School Mauritius comme un acteur de référence de la formation technologique supérieure à Maurice.
Nous voulons devenir un acteur de premier plan dans la formation académique TECH grâce à nos 4 formations Bachelor en 2 ans.
L'école ambitionne également de développer des programmes de formation professionnelle plus courts, dédiés au reskilling (reconversion professionnelle) et à l'upskilling (amélioration des compétences des salariés), afin d'accompagner les transformations digitales des entreprises locales.
À moyen terme, Holberton School prévoit l'ouverture progressive d'autres campus dans l'océan Indien et en Afrique, en partenariat avec des acteurs locaux partageant une vision inclusive de l'éducation.
Nous avons pour ambition d'ouvrir un campus par an à partir de 2026.
Nous avons déjà des pistes sérieuses, notamment à Madagascar, aux Comores, au Mozambique et au Kenya. Tout reste à faire et nous sommes très confiants.
Dans un premier temps, nous souhaitons faire venir des étudiants étrangers sur notre campus de Port-Louis (cela est conforme aux objectifs affichés par l'État mauricien).
Dans un second temps, avec les ouvertures prévues, ils pourront soit faire leur seconde année ailleurs, soit rester à Maurice.
Tout cela nécessite des partenaires. Nous sommes à la recherche de personnes, fondations, Family Offices, qui ont une fibre inclusive et philanthropique pour financer le développement, mais aussi une fibre d'investissement pour exploiter les campus.
Patricia, Cyril et moi partageons une conviction forte : dans de nombreuses régions, et particulièrement en Afrique, l'accès à une éducation de qualité constitue un levier de transformation aussi fondamental que l'accès aux ressources essentielles et vitales.


















