Sept niveaux de maîtrise de l'interculturalité
Le développement culturel peut s'articuler en sept niveaux suc cessifs de maîtrise de l'interculturalité.
1. Ne pas s'apercevoir de différences culturelles
Il s'agit en fait d'un niveau zéro, celui de l'ignorance ou du déni : on ne s'aperçoit pas que l'autre culture est différente. S'il est facile de dépasser ce niveau au contact des cultures asiati ques, pour lesquelles on s'attend avant coup à rencontrer la dif
férence, le risque est plus grand en face d'Américains qui «ont l'air comme nous ».
Les Américains sont également fréquemment bloqués à ce niveau, soit par absence de préparation à l'interculturalité externe, soit parce que leur idéologie leur fait considérer que le système américain est le meilleur (the best in the world ), « ce que l'humanité peut espérer de mieux », comme l'a dit Lin coln. Et donc si l'on rencontre ailleurs une pratique différente, ilconviendra de la remplacer au plus vite par la pratique amé ricaine, supposée a priori supérieure. Cette ignorance, voulue ou non, peut avoir des effets comiques ou désastreux. On se souvient du fiasco initial d'EuroDisney, qui en était venu à interdire la consommation d'alcool aux visiteurs du site, en France! De même ces yankees croyaient-ils que les contrats
passés a vec les sous-traitants et fournisseurs divers étaien t destinés à être respectés ...
Interrogeant des dirigeants d'entreprises françaises ayant des filiales aux États-Unis, et réciproquement, j'ai pu cons tater également que ces méconnaissances transcendent les cultures d'entreprises. Il s'agit bien là de phénomènes cultu rels nationaux.
L'ignorance des différences culturelles peut cependant être un avantage. Certains émigrés pourront gagner à s'aventurer dans les espaces linguistiques et culturels vierges de leur pays d'adoption. Ils n'y seront pas encombrés par le bagage émotionnel véhiculé par leur langue maternelle, ce qui leur permettra de prendre une sorte de deuxième départ, enjam bant ainsi les blocages émotionnels liés au pays où ils ont été éduqués.
2. Rester cantonné dans la critique ou dans la louange
La réaction régressive induite par la remise en cause de son identité au contact d'une autre culture peut se manifester par l'admiration béate («Ces Américains, ils sont vraiment très pros») ou par la critique systématique («Ces Américains, ils sont tous naïfs »). C'est un progrès par rapport au niveau précédent, car on s'aperçoit de différences, mais l'on n'ira pas bien loin en restant dans la critique primaire ou la louange béate. Il est diffi cile de ne pas formuler l'approche conjointe de deux cultures en termes de supériorité de l'une sur l'autre, chemin sans issue car il bloque le passage au niveau suivant.
Il arrive que l'on revienne pendant quelque temps à ce niveau lorsque, expatrié depuis plusieurs années, on rentre dans son pays d'origine (reverse culture shock)3 ; puis l'incrédulité ou l'agacement de l'entourage en face des fréquentes allusions à l'autre pays conduira vite à mettre une sourdine aux évocations d'un ailleurs de mauvais aloi. Cela pourra aider l'intégration des deux cultures, qui aurait été retardée par une revendication trop constante et manifeste de la différence.
:{. Expliquer l'autre culture depuis la sienne
Progrès important : on essaye de comprendre l'autre culture, au lieu de l'ignorer, de la rejeter comme inférieure ou de l'aduler. Mais la limite de ce troisième niveau, c'est que l'outil interpréta tif n'est pas le bon. En essayant de comprendre une autre culture à l'aune de la sienne, on tombe facilement dans le malentendu ou même dans le contresens, et ceci de façon d'autant plus per nicieuse que, sur certains segments, les cultures peuvent coïnci der, ce qui paraît légitimer cette approche. Le fait, irréductible, que l'on soit encombré d'une culture d'origine est un obstacle majeur à la compréhension d'une autre culture, et nécessite une vigilance de tous les instants. La surprise vient nous rappeler que nous formulons constamment, sans même nous en aperce
voir, des hypothèses sur l'autre culture, et que celles-ci peuvent être fausses.
4. Comprendre une culture de l'intérieur
La compréhension d'une culture de l'intérieur se produit par osmose, à la suite d'une longue immersion, ou lorsqu'un proche qui a émigré vous accompagne et vous explique. Le courage de la vulnérabilité, conjugué à l'effet de la surprise, conduira l'expatrié ou l'émigré à s'apercevoir qu'il se met à «penser comme eux », et le soumettra alors à des conflits de valeurs entre sa culture d'origine et celle d'adoption. La compréhension fine de l'humour d'une autre culture, c'est-à-dire d'une ligne de par
tage entre l'implicite et l'explicite, est souvent indicative du pas sage à ce niveau.
5. Voir sa propre culture de l'extérieur
Seulement lorsqu'on a vu une autre culture, peu ou prou, de l'intérieur, peut-on revenir à sa culture d'origine et voir ce qui était jusqu'alors invisible parce qu'on le prenait pour nécessaire et évident. Ainsi décillé, on voit s'ouvrir de nouvelles options. Tel est l'un des buts de cet ouvrage, que de permettre cette plus grande liberté. Le regard extérieur sur sa propre culture advient
généraJement en deu x phases : on est d'abord critique pa r rn p port à sa culture d'origine; puis on intègre les deux cultures.
6. Communiquer interculturellement
Lorsqu'on a maîtrisé les niveaux précédents, on peut alors se mettre suffisamment à la place de l'autre, par exemple avec son conjoint dans un couple interculturel, pour communiquer plei nement de personne à personne, au-delà de la gangue culturelle. Certes, il est d'autres façons, plus directes, de communiquer interculturellement sans faire ce long détour, par exemple dans des situations d'urgence ou lorsqu'on touche à l'humain fonda mental, comme dans les premières phases du processus amou reux, mais nous nous référons ici à une communication totale, qui intègre le processus empathique, c'est-à-dire la faculté de s'identifier à quelqu'un, de ressentir ce qu'il ressent.
7. Faire évoluer une culture
Le niveau ultime de maîtrise de l'interculturalité, c'est d'être capable d'agir sur une culture de façon consciente pour la chan ger. Plutôt que de théoriser sur ce point, je préfère, par cet écrit et par mes séminaires et conférences, donner l'occasion d'une prise de conscience et, je l'espère, de subséquentes émergences.
Il est à noter que ce qui se dit ici de cultures nationales peut s'appliquer aussi à d'autres situations d'altérité, notamment dans les couples ou dans les cultures de métier (les ingénieurs versus les commerciaux), d'organisation (l'usine versus la direction) ou d'entreprise (petite versus grande, privée versus nationale, ou simplement d'une entreprise à l'autre). La litté rature managériale sur ces sujets est vaste. Je ne la dupliquerai pas ici.
Bien que le passage d'un niveau au suivant constitue un pro grès dans le développement de la personne, il faut se rendre compte qu'il emporte une certaine perte d'innocence. Il n'y a pas de retour en arrière : une fois devenu pluriculturel, on ne retrouvera pas le paradis perdu de l'ignorance initiale...
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