COVID-19 : l’activité économique aux États-Unis vu par un entrepreneur français

  • entrepreneur francais aux Etats-Unis
    Sylvain Perret
Interview
Publié le 2020-03-25 09:00

Les États-Unis, comme pratiquement tous les pays du monde, n’ont pas été épargnés par la pandémie de coronavirus. Une crise sanitaire, sans précédent, ayant un impact sur pratiquement tous les secteurs de l’économie américaine. Spécialiste de l’immobilier aux États-Unis, Sylvain Perret, entrepreneur français, nous livre ses impressions et donne quelques conseils aux personnes désireuses d’entreprendre à l’étranger.

D'où venez-vous et qu'est-ce qui vous a amené aux États-Unis ? Depuis combien de temps y vivez-vous ?

Je suis originaire de St Etienne, en France. J’ai vécu dans la région Rhône Alpes pendant 36 ans puis j’ai été muté par la banque pour laquelle je travaillais à l’époque, le Crédit Mutuel, en Guadeloupe. Après 3 ans en Guadeloupe, je me suis rendu compte que la vie insulaire n’était pas forcément « mon truc ». De plus, entre 2007 et 2009, j’ai fait de nombreux voyages aux États-Unis. Ce pays m’a attiré pour plusieurs raisons : son immensité, la simplicité du contact avec les gens, l’accueil, la taille du marché pour des activités professionnelles, etc.

Nous avons emménagé à Orlando en 2010. Nos enfants avaient 4, 8 et 11 ans (ils en ont donc 14, 18 et 21 aujourd’hui). Nous y vivons toujours. Nous apprécions beaucoup cette ville. Le rapport qualité de vie / cout de la vie y est excellent et les écoles très bonnes. Nous sommes à 15 minutes du plus grand campus des USA, University of Central Florida, mes enfants y étudient et j’y suis moi-même un Executive MBA depuis 1 ans.

En venant aux USA, je suis passé du statut de Cadre Bancaire à celui d’entrepreneur avec, comme tout entrepreneur des hauts et des bas. Ma femme était déjà à son compte dans la vente et l’import d’objet de décoration et meubles.

Mon entreprise, Objectif USA, est une agence immobilière spécialisée dans l’accompagnement d’investisseurs étrangers. Nous travaillons sur des acquisitions d’appartements, maisons, immeubles complets et aussi d’entreprises. La vente d’entreprises et l’accompagnement de demandeurs de visa E2 est ce qui nous a fait connaître car nous faisons notre métier avec passion. Mon épouse travaille aujourd’hui avec moi car son entreprise lui demande moins de présence effective. Elle est en charge de la partie personnelle et résidentielle.

Comment vivez-vous cette situation de crise sanitaire aux États-Unis ?

En répondant pudiquement, c’est compliqué. D’un point de vue personnel, on a l’impression de vivre sur une autre planète tant la menace a été sous-estimée ici et continue encore aujourd’hui de l’être, quand notre gouverneur de Floride refuse de mettre en place un confinement. Nous sommes aussi inquiets car nous sommes deux à avoir de l’asthme ponctuellement et ça n’est pas forcément un bon point face à ce virus… Lire les infos est doublement anxiogène : on voit ce qui se passe en Europe et on imagine ce qui risque de se passer ici si on ne réagit pas plus fort et très vite.

Quel est l'impact de la pandémie du COVID-19 sur votre activité ?

Au niveau professionnel, c’est aussi très compliqué. C’est un arrêt brutal. L’activité dépendante des acheteurs étrangers a simplement disparue et c’est logique. Heureusement, nous avons des activités locales, 100% américaines : ventes d’entreprises, gestion locative et aussi la partie E-commerce de ma femme. Mais le marché local a aussi fortement ralenti. Heureusement, les biens que nous avons en gestion locative sont loués et nos locataires ont globalement des situations professionnelles non impactées. En effet, pas mal de personnes ne pourront pas payer leurs loyers dans les mois à venir et il faudra traiter ces situations avec humanité mais aussi fermeté car les propriétaires ont aussi des obligations et des situations personnelles dégradées.

Cette semaine, je vais surtout contacter un maximum de clients francophones qui ont émigrés ici pour voir ce que je peux faire pour eux. Il y a des aides prévues, mais rien ne dit qu’ils y auront droit et dans certains cas, il sera même préférable d’y renoncer pour des raisons liées au statut d’immigrant.

Par rapport à cela, j’ai récemment accepté de faire partie d’une liste pour les élections des conseillers consulaires pour pouvoir proposer des améliorations du sort des entrepreneurs français sous visa aux USA. Par contre, vu la situation, les élections sont reportées sine die.

Quels conseils donneriez-vous aux entrepreneurs étrangers compte tenu de l'impact de la pandémie sur l'économie mondiale ?

Quelques points pratiques :
•    Regarder vos contrats d’assurance, si vous avez une clause « business interruption », elle peut prévoir une indemnisation pour ce type de situation. Mon inquiétude : les assurances qui prévoient ça, survivront-elles et donc paieront-elles ?
•    Regardez les prêts de la Small Business Administration (SBA.gov), les Disaster Loans. Là aussi, j’ai une inquiétude : impossible d’avoir une réponse du SBA pour savoir si les détenteurs de visa y auront droit. Il y a une question « Are you a US citizen ? » dans le formulaire et ça m’inquiète.
•    Soyez pro actif et prévenez d’ores et déjà votre landlord (propriétaire des murs commerciaux) que ça va coincer pour le loyer. Il faut demander un « Rent Defferment ». J’ai des modèles de lettres pour ceux qui veulent.
•    Voyez ce qui est disponible comme aide pour vos salariés. Si vous les aidez à traverser cette épreuve, vous les retrouverez après la crise. Si vous disparaissez dans un tunnel, rien n'est garanti.
•    Mettez votre business en mode « minimum », limitez toutes les sorties pour « faire le dos rond » en attendant des jours meilleurs.
•    Peut-être, est-il possible de continuer à travailler, en mode télétravail pour certains, en adaptant votre offre pour d’autres comme la mise en place de « curbside pickup » pour les restaurants par exemple. Think outside the box…
•    Restez chez vous. Profitez-en pour « prendre du recul », faites ce que vous avez toujours remis à plus tard, remettez en cause votre business model, préparez l’après pour redémarrer deux fois plus fort.
•    Be safe.

Quels sont vos projets à court terme et à long terme pour votre activité professionnelle ?

Vis à vis de la pandémie, il est difficile de faire des projets à long terme car personne ne sait de quoi l'avenir est fait. 

D'abord, j'essaye de rester en contact avec les clients d'Objectif USA. Nous avons un groupe Facebook pour cela. J'ai eu plusieurs sollicitations pour aider des clients à rédiger des lettres à leurs « landlords », ou pour les aider à remplir les formulaires de demander d'aide. Donc à très court terme, ce sera mon activité principale je pense.

A chaque fois que je liste un business ou une maison, je fais une vidéo, une sorte de visite virtuelle, car souvent mes clients acquéreurs sont loin. Cela me sert aujourd'hui car on n'organise plus aucune visite réelle, mais la vidéo peut s'y substituer en partie.

Je pense aussi organiser des rencontres de nos clients via Zoom afin d'échanger sur leurs situations respectives et tout simplement rompre la solitude et la monotonie.

A long terme, dans l'immédiat, je compte bien reprendre mon activité telle qu'elle existe mais encore une fois, nul ne sait de quoi demain sera fait.

Et sur le plan personnel ?

Ceux qui me connaissent bien savent que j’ai toujours 1 000 projets, parfois trop d’ailleurs.

J’ai cité le MBA plus haut. C’est un peu un rêve de jeunesse. Il me permet de rencontrer des gens extraordinaires et les travaux de groupes permettent une foison d’idées. Rien que sur notre cours d’économétrie, avec 2 collègues, nous avons élaboré un modèle mathématique/statistique qui serait utilisable dans une application, par exemple.

J’aime écrire aussi donc j’écris de nouveaux articles pour mes sites et j’espère finir un livre que j’écris depuis plusieurs années. Le cap des 10 ans ici pourrait être le déclencheur pour enfin le finir.

Toujours à court terme, les élections citées plus haut sont importantes pour pouvoir peser dans la situation des Français aux USA. J’y consacre du temps (bien moins que Benoit Duverneuil, notre tête de liste).

A long terme, j’aime transmettre du savoir, de l’expérience. Je fais régulièrement des conférences sur la différence France/USA niveau entreprise. C’est quelque chose que j’aimerais développer dans le futur. J’ai vu trop de gens se planter à cause de fausses idées du marché américain. Certains ne voient pas les États-Unis comme ils sont, mais comme ils voudraient qu’ils soient. Parfois, le choc avec la réalité est dur.