Article d'aujourd'hui de la tribune de Genève. L'uni de Fribourg reste l'uni de référence en droit grâce au bilinguisme.
Étudiant en droit cherche stage désespérément
Malgré des parcours académiques honorables, des aspirants avocats genevois ne peuvent finaliser leur formation, faute de place dans des cabinets de la cité.
«La situation est simplement aberrante. J’ai envoyé au moins 500 postulations dans des études genevoises, sans succès.» Pour Pedro*, étudiant en droit de 32 ans, le parcours du combattant a commencé au moment de chercher un stage d’avocat. Une étape obligatoire pour passer l’examen final, le brevet. Actuellement, 379 avocats stagiaires sont recensés à Genève sur le site de la justice cantonale, mais combien sont en attente ou ont mis des années à trouver? «Il est difficile d’avoir des chiffres précis, mais la situation s’est péjorée depuis 2016», reconnaît François Bellanger, président du Conseil de direction de l’École d’avocature de Genève.
Pedro avait une moyenne de 4,5 sur 6 en bachelor à l’Université de Genève (UNIGE) et 4,8 en master. «J’ai commencé à candidater dès la fin de mon master. Je savais que cela prendrait un peu de temps, mais pas que ce serait une telle guerre. C’était révoltant!» Pedro consolide pourtant son anglais et son allemand par des voyages linguistiques. Ironie de l’histoire, sa mère est femme de ménage chez plusieurs familles d’avocats. Elle leur donne avec espoir le dossier de son fils, mais rien n’y fait.
Partir pour enfin trouver
Après trois ans de recherche et de chômage, Pedro, qui se rêve avocat depuis l’adolescence, postule finalement dans d’autres cantons et décroche en trois semaines une place en Valais. «Je passerai le brevet là-bas, explique-t-il, et puisque le diplôme est reconnu au niveau fédéral, j’espère revenir ensuite travailler à Genève. Mais au lieu de gagner 3500 francs par mois, comme le prévoit la charte pour les avocats stagiaires à Genève, j’en gagne 1500. En plus du travail, je jongle entre deux boulots alimentaires le week-end pour m’en sortir. Mais cette persévérance fait et fera de moi un meilleur avocat.»
Noémie*, 27 ans, a, elle, baissé les bras après plus de deux ans de recherche. La jeune femme pensait que son semestre de master à l’Université de Bâle ou son expérience durant 3 ans comme secrétaire juridique dans une étude genevoise serait un atout, mais elle déchante rapidement en 2016. «Des amis de ma volée avec des notes inférieures étaient engagés sans même avoir écrit de lettre de motivation, parce qu’ils étaient «fils ou fille de». Le sentiment d’injustice est terrible, après toutes ces années d’étude!» Noémie travaille désormais comme juriste dans une administration. Si elle reconnaît avoir une place confortable, la jeune femme reste en colère: «Je n’exerce pas le métier pour lequel j’ai commencé mes études. À refaire, pas sûr que je suive ce cursus.»
Des notes déterminantes
Si la profession salue la réussite, elle privilégie l’excellence. «C’est très compliqué pour les étudiants avec moins de 5 de moyenne en bachelor de trouver une place dans des cabinets reconnus», confirme Catia Parente, directrice du pôle politique de l’association des étudiants en droit de l’UNIGE. Elle regrette comme d’autres que les élèves ne soient pas informés au début de leurs études du caractère déterminant des notes de bachelor. «Il n’y a quasi aucune communication autour du stage. Des étudiants nous disent qu’ils auraient sinon repassé des examens réussis de justesse pour espérer obtenir un meilleur résultat.»
«Les notes du baccalauréat universitaire permettent de savoir si l’élève maîtrise les notions fondamentales qui constituent le socle de tout raisonnement juridique (en droit civil, droit des contrats, droit pénal, droit des sociétés, etc.). Les études sont plus enclines à engager ces candidats, plutôt que ceux spécialisés dans des niches», explique Nicolas Gurtner, premier secrétaire du Jeune barreau.
Dans la plus grosse étude de Suisse, Lenz & Staehelin, qui emploie à Genève 50 collaborateurs, on se base sur les notes de bachelor et même sur celles de la maturité pour sélectionner les meilleurs stagiaires. Environ 200 jeunes se disputent chaque année entre quinze et vingt places de stages de 18 mois. Actuellement, il ne faut pas espérer une place avant 2021. Les stagiaires triés sur le volet sont le plus souvent sélectionnés dès la deuxième année de bachelor, même si une ou deux places restent en réserve «pour les candidatures d’exception».
Une telle offre est rarissime. Pour une étude de petite taille, comme celle de Me Nathalie Karam, avoir un stagiaire par année, c’est déjà beaucoup. «Cela représente un investissement important en temps pour former le jeune correctement et sur le plan financier, mais j’y tiens. Bien sûr, c’est un milieu où le réseautage est important, mais on peut aussi réussir en ayant des origines libano-irakiennes et sans pistons.»
Concurrence fribourgeoise
Autre cause du manque de places, les cabinets genevois favoriseraient les étudiants diplômés de l’Université de Fribourg, qui ont le précieux avantage d’avoir suivi un cursus bilingue allemand, selon cinq étudiants interrogés. «Dans ma volée de l’ECAV, ces étudiants venaient d’autres cantons, surtout de Vaud, et de Fribourg. Ils s’imposaient une formation non obligatoire pour eux (l’ECAV étant une spécificité genevoise), motivés par la renommée des études genevoises et des salaires plus hauts», indique Pedro.
«En 2018, près de 10 stagiaires d’été sur 15 chez Lenz & Staehelin venaient de l’Université de Fribourg», ajoute Anna*, étudiante de bachelor. Il est toutefois possible que, parmi eux, se trouvent aussi des Genevois qui seraient partis y faire leur master. Me Daniel Schafer, chargé du recrutement à l’étude, explique: «Nous ne faisons pas dans la monoculture genevoise, et c’est un fait, l’allemand juridique doit être maîtrisé par le stagiaire, à tout le moins passivement.»
Juristes surdiplômés
Un facteur fait toutefois consensus entre avocats en activité, étudiants et académiques: le brevet d’avocat est très souvent «souhaité» ou présenté dans les offres d’emploi comme «un atout» pour les postes de juristes. Même si, par définition, les juristes ne sont pas amenés à plaider. Ils enlèvent ainsi des places de stages aux aspirants avocats. L’Université a tenté en vain de remédier à cela. La création en 1998 du Master of Business Law (MBL) était destinée à attirer les futurs juristes d’entreprises et à libérer les places de stages. Ce fut un échec: «Certains faisaient même le stage en plus du MBL», regrette Bénédict Foëx, doyen de la Faculté de droit. La formation a fermé en 2010.