Gérer l'angoisse et le deuil pendant la COVID-19

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Publié le 2020-05-06 12:50

Compte tenu des actuelles restrictions de voyage à travers le monde, il serait difficile pour les expatriés de voyager au cas où un de leurs proches tomberait malade ou décéderait. Gérer la situation à distance, être incapable de dire un dernier adieu à un être cher n'est pas une tâche facile. Pour éviter de graves répercussions sur votre état de santé psycho-physique, voici quelques conseils du Dr Emanuela Brusadelli. Elle a travaillé pendant de nombreuses années en Italie, tant dans le domaine public que privé, réalisant de nombreuses collaborations avec d'autres professionnels de la santé mentale. Aujourd'hui, elle vit et travaille en Australie. Maître de conférences en psychologie clinique à l'Université de Wollongong, une ville côtière située à une quarantaine de kilomètres de Sydney, le Dr Brusadelli est membre de la Society for Psychotherapy Research, de la Society for Personality Assessment et de la Society for Psychoanalysis and Psychanalytic Psychology. Elle est psychologue superviseure en formation et experte en psychodiagnostique.

Quelles répercussions une situation d'état d'urgence mondiale peut-elle avoir sur la santé mentale d'une personne ?

Il s'agit sans aucun doute d'une situation inédite et, à ce titre, toutes les nouvelles font surgir de partout des expériences d'incertitude et, ainsi, de la tension. N'ayant jamais rien vécu de tel, on ressent qu'on n'a plus aucun contrôle sur la situation. Nous ne sommes pas en mesure de contenir et d'élaborer nos peurs et nos inquiétudes, et de nous rassurer.

De plus, ne pas savoir quand tout cela se terminera est encore plus alarmant, d'autant que nous ne savons pas vraiment comment gérer les ressources dont nous disposons pour l'heure. Nous devons arriver à résister, mais pour combien de temps ?

Le fait que la santé de tout le monde est en jeu a alors un impact considérable sur notre façon de nous voir d'habitude. La plupart des gens ne prennent soin de leur santé que lorsqu'ils ne se sentent pas bien. Pour le reste du temps, nous nous déplaçons comme des machines, immergés dans nos nombreux engagements, avec peu de considération pour la fragilité de l'être humain. C'est d'ailleurs l'aspect qui augmente le sentiment d'irréalité que nous percevons de cette situation car, jusqu'à, présent nous n'avons vu ce genre de choses que dans les films ! Par conséquent, nous sommes contraints à réfléchir d'une manière différente, ce qui a tendance à nous faire peur. Nous ressentons que nous ne sommes pas vraiment intouchables et indestructibles comme nous avions l'habitude de croire.

Et ce n'est pas une chose facile à accepter. De plus, le fait que ce problème soit partout nous fait nous pousse à nous sentir pris au piège car il nous empêche de mettre en œuvre notre stratégie de défense la plus primordiale, qui est celle de l'évasion.

Où puis-je courir cette fois pour me sauver ?

Il est difficile pour quiconque de se familiariser avec ce genre d'expériences, en particulier pour ceux qui ont l'habitude de voyager fréquemment. Et voici à quel point il est important de prendre soin de soi et de ses humeurs, même pour ceux qui ne sont pas très pragmatiques. Mais je vous garantis que l'effort de faire attention à vous-même et à vos émotions, et de faire des choses qui vous aident à vous sentir bien, vous sera bénéfique à la fois dans le présent et à l'avenir, évitant ainsi le développement de symptômes gênants.

Comment l'isolement forcé peut-il nuire à l'état émotionnel d'un individu et quelles stratégies pouvons-nous adopter pour faire face à l'apparition de symptômes d'angoisse ou de malaise ?

Malheureusement, les études réalisées sur l'isolement forcé ne sont pas encourageantes car elles démontrent une association entre la durée de l'isolement et les niveaux de détresse (défini comme le stress négatif qui affecte notre bien-être, contrairement au soi-disant eustress positif). En plus de cet aspect, dans une revue récente (Brooks et al., 2020), il ressort que d'autres aspects qui rendent le confinement (stresseurs) encore plus compliqué sont la peur d'être infecté et/ou celui d'infecter les autres; sentiments d'isolement du reste du monde, ennui et frustration; ne pas disposer de moyens de subsistance adéquats (tels que l'eau, la nourriture, les vêtements ou un endroit inconfortable pour vivre); l'absence d'informations et de lignes directrices claires des organismes impliquées dans la sauvegarde de la santé publique, entre autres.

Cependant, il existe des stratégies que nous pouvons adopter. D'abord, évaluez chaque amélioration possible que nous pouvons apporter à nos espaces vitaux afin de nous sentir mieux. Essayez, par exemple, de créer et/ou de préserver des espaces privés uniquement pour vous si vous vivez avec d'autres personnes, ou pour le rendre moins oppressant la maison où vous vivez si vous êtes seul.

Il en va de même pour notre époque. Il est essentiel de prendre un moment pour prendre soin de soi, ainsi que d'utiliser la technologie pour rester connecté avec les autres, cela permettant d'éviter l'isolement émotionnel. Il est également important de maintenir une routine qui vous permet de distinguer les jours, caractérisant chaque jour de la semaine par une activité spécifique, afin de ne pas perdre le sens du temps.

Dans ces moments, aussi difficiles soient-ils, il est important de se concentrer sur l'ici et maintenant plutôt que sur l'avenir. C'est loin d'être une chose simple, mais nous utilisons souvent notre capacité de conception et d'organisation pour contrôler notre angoisse face à l'avenir. Cependant, la situation a l'air si incertaine à tant d'égards que ce moyen risque désormais d'enlever les énergies précieuses et d'augmenter la détresse.

Par conséquent, fixez-vous des objectifs courts, réalisables et à court terme qui vous permettront de vous solidifier.

En ce moment particulièrement historique, tout est hors de contrôle et un fort sentiment d'incertitude plane sur le monde entier. Quels conseils donneriez-vous à une personne endeuillée pour l'aider à reconstruire son identité après la perte d'un être cher ?

La perte d'un être cher dans une situation comme celle-ci s'accompagne d'un sentiment d'irréalité accentué et de la difficulté à ressentir et à expliquer que cet être cher n'est plus. Ce sentiment peut également se produire dans un contexte de normalité, en particulier lorsque des milliers de kilomètres vous séparent de cet être cher.

Ce que vous pouvez faire, c'est de ne pas essayer de contrôler un évènement comme la mort et pour lequel vous ne pourrez jamais donner d'explications.

En d'autres termes, nous pouvons jouer un rôle actif en réfléchissant d'abord à la manière de sanctionner la disparition d'un être cher dans notre esprit et dans notre historique personnelle. C'est possible grâce à un rituel qui permet de gérer le deuil. Habituellement, ce sont les funérailles qui assument cette fonction, mais que faire dans un contexte tel que celui auquel nous faisons face actuellement ? Chacun de nous est unique et, en tant que tel, une personne peut choisir le rituel personnel qu'elle souhaite effectuer, également en fonction de la relation qu'elle a eue avec la personne disparue et des sentiments qu'elle éprouve.

Tout est légitime : écrire une lettre, mettant les paroles que vous auriez souhaité leur dire en noir sur blanc, faire un dessin (utile pour les enfants et les adolescents, mais pas seulement), écouter des chansons, cuisiner des plats qui vous rappellent le défunt, tout acte qui a un sens pour vous-même et qui vous permet de ressentir ce que l'être cher vous a laissé comme héritage au sein de sa propre identité.

Toutes les personnes importantes pour nous occupent une place dans notre monde intérieur. Nous le remarquons de mille et une façons : lorsque nous reconnaissons certains d'entre eux dans les gestes que nous faisons, ou lorsqu'ils nous viennent soudain à l'esprit quand nous sentons un parfum.

C'est ce qui nous permet de les avoir avec nous pour toujours et de les intégrer dans la complexité de notre identité. Les personnes vivant loin de leurs proches sont peut-être plus conscientes de ce mécanisme.

Quelles sont les répercussions psychologiques causées par l'impossibilité de rendre visite à un être cher durant les jours précédant le décès ?

Lorsqu'il n'est pas possible de rendre visite à l'être cher durant les jours qui précèdent le décès, la souffrance et l'angoisse pour ce qu'il se passe sont accentuées. D'autres sentiments forts, comme la culpabilité et la colère, viennent se rejoindre à ce sentiment d'irréalité.

Le sentiment d'impuissance pourrait être écrasant, avec des répercussions non seulement sur le bien-être mental mais aussi physique. Cependant, il est important de garder en tête que les obstacles actuels sont objectifs et ne dépendent aucunement de nous. D'ailleurs, la mort est une chose que nous n'avons jamais pu accepter.

Il n'y a pas de bon moment pour perdre un être cher. À cet égard, une fois de plus, les rites viennent à notre aide, nous préparant au deuil. Récupérez de votre esprit les bons souvenirs que vous a laissé cet être cher, ce qui rend cette personne aussi importante à vos yeux. Vous vous rendrez compte que vous les porterez dans votre cœur pour toujours.

Il faut aussi garder à l'esprit que certaines personnes ont du mal à ressentir, à gérer et à accepter ces sentiments. Ces personnes sont constamment engagées dans un bras de fer avec eux-mêmes, ce qui les conduit à « faire semblant qu'il ne s'est rien passé » et à croire qu'il est simple d'avancer après la perte d'un être cher « comme si de rien n'était ». Dans ce cas, le risque de répercussions à long terme sur leur bien-être psychophysique est encore plus élevé.

Les expatriés connaissent aujourd'hui une situation particulière car ils n'ont pas la possibilité de voyager pour le moment, même s'ils le veulent. Comment faire pour gérer le sentiment de culpabilité et d'impuissance que dégage le fait de ne pas pouvoir rendre un dernier hommage à cet être cher ?

La culpabilité et l'impuissance sont des sentiments extrêmement courants lorsque les gens sont confrontés à la perte d'un être cher.

« J'aurais pu faire plus » est une reflexion que l'on fait souvent. Cependant, il faut faire attention à ce piège mental dans lequel nous risquons de tomber car il donne l'impression que rien de ce que nous faisons ou avons fait ne suffit. Nous ne pouvons pas lutter contre la mort, même si nous travaillons dans le milieu de la santé. Ce que nous pouvons faire, en revanche, c'est donner le meilleur de nous-mêmes de différentes manières : honorer l'être cher disparu, soutenir les autres membres de la famille (en particulier les adolescents qui pourraient être impliqués), en parler, aider les autres d'une manière simple (par exemple, en appelant quelqu'un que nous savons être en difficulté seul à la maison) aux plus complexes, en gardant en tête que nous avons la capacité d'être utiles aux autres.

Ces considérations s'appliquent à tout le monde, de près ou de loin. En fait, nous assistons actuellement à un paradoxe lié à cette situation, d'autant que la distance physique semble avoir perdu son importance. Étrangement, nous partageons tous, plus ou moins, les mêmes problèmes et des humeurs similaires, quel que soit le pays dans lequel nous nous trouvons. Paradoxalement, cette situation nous rapproche davantage.

Nous pouvons prendre cela comme un moment pour réaliser à quel point la proximité intérieure et émotionnelle est beaucoup plus forte, durable et plus importante que la proximité physique. Chacun peut trouver sa propre façon de faire ses adieux à un être cher, quelle que soit la distance qui les sépare.

Compte tenu de l'impossibilité d'organiser des funérailles pour faire ses adieux au défunt, quels seraient les autres formes de deuil et les moyens d'exprimer sa souffrance ?

Le rituel, pour les humains, est essentiel pour le deuil, et les funérailles sont les rites les plus classiques qui existent pour aider les gens dans cette tâche difficile.

Comment s'en passer ?

Mon conseil dans une situation comme celle-ci est de faire quelque chose dans l'immédiat, en se concentrant sur l'ici et maintenant, sans penser à le reporter à plutard.

Attendre et laisser passer le temps risque, en fait, de rendre le processus de deuil encore plus compliqué, vous plongeant dans des émotions fortes et difficiles à tolérer.

La créativité nous aide à le faire (et si vous pensez ne pas l'avoir, demandez conseil à quelqu'un ou suivez les options que j'ai mentionnées ci-dessus).

Parlez de cet être cher disparu autour de vous, du rôle qu'il a joué dans votre vie. Le partage est un aspect central : exprimez la douleur et toutes les autres émotions qui vous traversent avec tous les moyens dont vous disposez, technologiques et autres.

Quels sont les symptômes d'inconfort, aux niveaux physique et mental, causés par un deuil non traité, auxquels il faut faire attention et en présence desquels il est conseillé de consulter un spécialiste ?

Malheureusement, il existe des situations dans lesquelles le deuil peut devenir pathologique.

En général, le deuil a un impact sur notre état psychophysique et social, et son élaboration dépend de nombreux facteurs liés à l'impact de la perte, à l'historique de l'individu et à ses caractéristiques personnelles, ainsi qu'au contexte dans lequel il est placé.

On parle de trouble de deuil persistant et compliqué lorsque des expériences négatives telles que la tristesse, la culpabilité, l'envie, la colère (tous les sentiments normalement liés au deuil) durent plus de 12 mois pour les adultes (6 mois pour les enfants), avec des ruminations persistantes en fonction des circonstances au cours desquels le décès est survenu. Cela s'accompagne bien souvent des symptômes somatiques (par exemple, problèmes liés au sommeil, perte d'appétit ou de frénésie alimentaire, apathie, fatigue, comportement dysfonctionnel comme la consommation de drogues ou d'alcool).

Dans ce cas, il est impératif de demander de l'aide à un spécialiste car ce temps considérable indique que le deuil de cet être cher n'a pas été élaboré et accepté, et qu'il semble impossible pour la personne d'avancer.

À cet égard, il est important de souligner qu'accepter ne signifie pas oublier mais faire de la place dans son esprit pour pouvoir progressivement retrouver le sens de la vie que face à un deuil.