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Comment aider son enfant expatrié à construire son identité entre deux cultures

Cecile Solar
Écrit parHelena Delbecqle 04 Février 2026

Être enfant d'expatriés, c'est apprendre très tôt à jongler entre plusieurs mondes. Certains y trouvent un enrichissement ; d'autres, une source de doutes : qui suis-je vraiment ? Où est ma place ? Pour les parents, accompagner cette construction identitaire peut devenir un vrai casse-tête, surtout quand les repères se brouillent entre la maison, l'école, le pays d'origine et d'accueil. Cécile Solar, coach certifiée et coautrice des guides Objectif Orientation chez Hachette, nous aide à mieux comprendre ce que vivent ces enfants « entre deux cultures ». Elle partage des conseils concrets et accessibles pour les soutenir dans la construction d'une identité solide.

Cécile Solar, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis coach professionnelle certifiée pour les familles vivant à l'étranger, et coach de jeunes.

Après une première carrière dans l'enseignement supérieur et la vie étudiante au sein d'une collectivité territoriale du sud de la France, j'ai connu l'expatriation vers l'Allemagne il y a 19 ans. J'ai moi-même traversé les questionnements liés à la mobilité, à la maternité, à l'identité et à l'appartenance.
Aujourd'hui, j'accompagne les jeunes francophones et leurs parents à mieux vivre ces transitions, à renforcer la confiance en soi et à trouver un équilibre entre leurs différentes cultures.

Cette situation de « perte d'identité » chez les enfants expatriés est-elle courante ?

Oui, c'est une expérience assez fréquente, surtout à certains moments clés tels que l'entrée dans l'adolescence, un changement de pays ou un retour dans son pays d'origine après plusieurs années à l'étranger.

Ces enfants, qu'on appelle parfois « TCK » (Third Culture Kids), grandissent entre plusieurs mondes sans appartenir complètement à l'un d'entre eux.
Ils peuvent dire : « Je suis de partout et de nulle part à la fois ».

J'ai accompagné, par exemple, une adolescente franco-allemande qui ne savait plus dans quelle langue penser. Elle me disait : « Je parle français à la maison, allemand à l'école, mais je ne sais pas ce que je veux, quelle que soit la langue que j'utilise. »
Ce n'était ni un problème de vocabulaire, ni de la confusion, mais une véritable quête de sens : « Qui suis-je, si je ne me reconnais complètement dans aucun des deux univers ? »

Qu'est-ce qui provoque, selon vous, ce sentiment de perte d'identité chez les enfants vivant à l'étranger ?

Plusieurs facteurs peuvent se combiner :

  • La mobilité géographique

Changer souvent d'environnement oblige l'enfant à se réinventer sans cesse, parfois au détriment d'une continuité dans ses repères. À l'adolescence, c'est vital de se sentir appartenir à un groupe, reconnu par ses pairs. Mais c'est difficile quand on n'a pas les codes.

  • La différence culturelle

Les enfants et adolescents se rendent compte très tôt qu'ils « ne font pas tout à fait comme les autres » ; ils se sentent ni d'ici, ni de là-bas.

  • Les attentes parentales

Parfois, les parents veulent préserver une culture d'origine, pendant que l'enfant essaie de s'intégrer à celle du pays d'accueil : un tiraillement qui peut créer un sentiment de double loyauté.

  • La langue

Elle joue aussi un grand rôle : elle structure la pensée et les émotions. Quand un enfant s'exprime mieux dans la langue de l'école que dans celle de la maison, il peut avoir l'impression de ne plus vraiment appartenir à sa famille, ou inversement.

Y a-t-il des signaux d'alerte que les parents pourraient repérer quand leur enfant semble avoir du mal à se construire ?

Oui, certains signes peuvent indiquer un mal-être identitaire :

  • Un retrait social ou une difficulté à se sentir à sa place dans un groupe ;
  • Des changements de comportement, par exemple un rejet soudain de la langue ou de la culture familiale ;
  • Des phrases révélatrices : « Je ne sais pas qui je suis », « Je ne suis pas comme les autres », « Je veux rentrer » ;
  • Ou encore, à l'adolescence, un besoin fort de rupture avec le milieu familial pour « se redéfinir seul ».

Ces signaux ne sont pas alarmants en soi, mais ils méritent d'être écoutés sans jugement. Ils traduisent souvent une phase de construction identitaire en mouvement, déjà propre à l'adolescence mais amplifiée par l'expatriation.

Quels comportements ou attitudes parentales peuvent aider l'enfant à se sentir « ancré » malgré la mobilité ?

Il existe un proverbe juif souvent cité dans le contexte de l'éducation : « On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes. »

Cette phrase résume merveilleusement l'essence de la parentalité, et tout particulièrement celle des familles expatriées.

Donner des racines, c'est offrir à l'enfant un socle solide : une histoire, des valeurs, un sentiment d'appartenance qui le relie à quelque chose de stable, même quand tout autour de lui change.

Donner des ailes, c'est lui permettre de s'ouvrir au monde, d'explorer, d'oser et de tracer sa propre voie, sans craindre de se perdre.

Dans la vie quotidienne, cela peut se traduire par plusieurs attitudes :

  • Valoriser toutes les cultures présentes dans la famille, en soulignant la richesse de la diversité plutôt que les différences.
  • Créer des repères stables à travers des rituels, des traditions ou des habitudes familiales, peu importe le pays où l'on vit.
  • Accueillir les émotions liées aux transitions - la tristesse, la nostalgie, la colère - sans les minimiser.
  • Encourager l'autonomie et la curiosité, pour que l'enfant se sente libre d'explorer son environnement et de s'approprier chaque nouvelle expérience.
  • Et enfin, parler ouvertement de la multiplicité identitaire : lui rappeler qu'il peut appartenir à plusieurs mondes à la fois, et que cette pluralité est une richesse, pas une contradiction.

Ainsi, les parents deviennent à la fois les gardiens des racines et les donneurs d'ailes, aidant leur enfant à s'ancrer intérieurement tout en s'envolant avec confiance vers le monde.

Et à l'inverse, quelles maladresses involontaires les parents devraient éviter ?

Certaines attitudes bien intentionnées peuvent renforcer la confusion :

  • Idéaliser le pays d'origine (« En France, c'est mieux… ») ou au contraire dénigrer le pays d'accueil, ce qui crée un conflit de loyauté.
  • Minimiser le vécu de l'enfant : lui dire « Tu as de la chance de vivre à l'étranger, ne te plains pas » empêche d'exprimer un mal-être légitime.
  • Vouloir à tout prix maintenir une identité « pure » (« Tu es Français avant tout »), alors que l'enfant se sent multiple.
  • Il s'agit plutôt de lui laisser la liberté d'être un mélange, sans avoir à choisir un camp.

Existe-t-il des outils ou approches spécifiques que vous pourriez recommander pour aider l'enfant dans cette construction ?

Oui, plusieurs approches peuvent être très efficaces :

  • Les rituels familiaux : une soirée « repas du pays », un album des lieux de vie, une carte du monde où l'on retrace ensemble les déménagements.
  • Les pratiques narratives, comme l'Arbre de vie, que j'utilise souvent en coaching. Cet outil permet à l'enfant de raconter son parcours, ses racines et ses forces à travers une métaphore positive.
  • Le journaling ou la photo : inviter le jeune à créer un carnet de souvenirs ou une « timeline » de ses expériences.
  • Et dans certains cas, un accompagnement professionnel (coach ou psychologue formé à l'interculturel) peut aider à mettre des mots sur ce vécu singulier.

À long terme, en quoi le fait d'avoir grandi entre plusieurs cultures peut-il devenir une force pour l'enfant ?

C'est une immense richesse, que ce soit au niveau personnel ou professionnel ! Les enfants qui grandissent entre plusieurs cultures développent souvent :

  • une grande adaptabilité et une ouverture d'esprit naturelle ;
  • une intelligence émotionnelle et interculturelle très fine ;
  • une capacité à faire des ponts entre des mondes différents, à comprendre plusieurs points de vue.

S'ils sont accompagnés dans la reconnaissance de leur singularité, ces jeunes deviennent souvent des adultes confiants, empathiques et curieux, capables d'évoluer dans des environnements variés.

Leur identité est multiple, mais solide parce qu'ils ont appris que l'on peut appartenir à plusieurs mondes sans se perdre.

Enfants
enfant de troisieme culture
A propos de

Helena a vécu au Japon, en Chine et en Allemagne où elle est actuellement basée. Ces différentes expériences lui ont permis d’enrichir sa compréhension des problématiques variées de l’expatriation. Titulaire de l'Education nationale et d'un Master II en Politiques linguistiques, elle concilie enseignement et rédaction professionnelle, autour de thématiques telles que l’éducation et le travail à l’international. Elle gère également les partenariats et les programmes d'un organisme de formation professionnelle.

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