Inflation et panier discount : comment les expatriés en France optimisent leurs courses

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Publié le 2024-02-07 à 11:00 par Asaël Häzaq
L'optimisation n'arrondit pas seulement les angles en matière fiscale. Elle se joue aussi dans les paniers de courses et opère des arbitrages de chaque instant. Face à l'inflation, les ressortissants français ont adopté de nouveaux comportements, et pas toujours côté discount. Et les expatriés en France ? Comment vivent-ils cette période de hausse des prix ?

Inflation et la consommation des expats en France

La consommation des expatriés en France a-t-elle changé depuis l'inflation ? S'il est difficile de trouver de rapport centré sur la question, d'autres études montrent une consommation globale de la population française. En France, les prix ont en moyenne augmenté de 15,9 % entre mars 2022 et mars 2023. D'après une récente étude du panéliste Circana, les Français ne se sont pas rués sur les marques distributrices, pas plus qu'ils n'ont tourné le dos aux grandes marques. Un phénomène qui s'explique notamment par la progression du nombre de supérettes de quartier, dont les prix sont loin du 100 % discount. Et les expatriés ? Tout dépend de leur pouvoir d'achat. Le même constat se fait d'ailleurs pour les Français.

Des étudiants étrangers en grande précarité

Les étudiants étrangers et locaux optent plutôt pour le panier discount, par nécessité. En 2021, Santé publique France constate la grande précarité des étudiants étrangers, confrontés à la crise sanitaire. L'association d'aide alimentaire aux étudiants Linkee établit le même constat en 2023. La Covid est passée, mais la précarité des étudiants étrangers reste. Si la récente loi immigration ne cible finalement pas les étudiants étrangers, ils restent vigilants. Leur budget alimentation est réduit au minimum vital, quand ils ne sautent pas un repas, comme 64 % des étudiants en 2023 (étude de l'association d'aide alimentaire Cop1 avec l'institut d'études d'opinion Ifop).

Le panier moyen des expats « classes moyennes »

Les étrangers appartenant aux classes moyennes se serrent aussi la ceinture. Le caddie discount tend à supplanter le caddie « de marque » même si certains produits discount ont subi une hausse vertigineuse… Mais tout dépend des produits, des promos, du budget disponible. Là encore, le comportement des expatriés suit celui des nationaux : traquer les bonnes affaires et les (vraies) promotions, faire la chasse aux invendus et autres « fruits et légumes moches »… On peut toutefois relever une différence. Une partie des citoyens français n'hésite pas à rogner dans le budget alimentaire pour s'offrir une sortie culturelle, un bon restaurant, un produit « plaisir ». Le constat serait moins vrai chez les expats, qui préfèrent conserver les économies grappillées sur l'alimentation. Le grand perdant, c'est la filière bio qui, après une envolée durant la pandémie, est en sévère difficulté depuis 2022.

L'expérience de Yola, étudiante expatriée en France

Arrivée en septembre 2023 pour poursuivre ses études dans l'ingénierie, Yola, 21 ans, n'a qu'un mot en tête : « économies ! ». D'origine sénégalaise, Yola s'est expatriée en France « pour accumuler de l'expérience, et aussi par goût pour la culture et la gastronomie. » Le projet était acté depuis longtemps. Auparavant, Yola s'était déjà expatriée en Afrique du Sud pour un stage. Si elle apprécie l'aventure française, elle découvre l'art de faire ses courses avec une calculatrice dans la tête. Un art qu'elle pratiquait déjà au Sénégal. « Tout a augmenté au Sénégal. L'affaire du kilo d'oignons, j'ai connu. En France, aussi, c'est dur pour tout le monde. »

Yola vit dans une résidence étudiante de la région toulousaine. Elle s'est vite renseignée sur les différences entre les supermarchés pour trouver le meilleur rapport qualité/prix. « Sur Internet, j'ai vu que Lidl et Aldi sont des enseignes discount. Les Carrefour market sont chers, et les Carrefour express et city, encore plus chers. » Yola s'est tout d'abord repérée aux enseignes pour faire ses courses. « Près de ma résidence, il y a un Carrefour city, mais c'est hors de prix. En plus, il n'y a que des plats préparés, des chips, des biscuits... Des trucs vite faits pour grignoter, quoi. Mais moi, je cuisine. C'est beaucoup moins cher et c'est vraiment meilleur. Le goût, c'est aussi important que le prix ! »

Acheter au kilo et en vrac

Après avoir commis quelques erreurs de lecture de prix (prix indiqué, prix au kilo), l'étudiante expatriée prend ses marques. Elle préfère payer en liquide pour maîtriser son budget. Elle a suivi le carton du « système des enveloppes » sur les réseaux sociaux. « C'est comme les courses à la semaine. C'est bien que ça revienne à la mode. Mais ce n'est pas nouveau. Merci à nos anciens qui avaient tout compris. » Yola n'a pas opté pour le système des enveloppes. Ses espèces lui servent à payer ses courses, ses livres de cours et d'éventuels extras. Elle essaie de constituer une épargne grâce à son job étudiant et à une gestion stricte de son budget. « Même si ce n'est que dix euros par-ci par-là, on y arrive petit à petit. »

Pour les courses, Yola a sa méthode : « j'achète au kilo, brut, en vrac, en évitant les grandes marques. De toute façon, de nombreuses usines produisent pour différentes marques, discount ou pas. Quand on sait ça, on sait que « marque » ne veut pas forcément dire « qualité ». Mais je fais toujours attention aux étiquettes. Je viens de repérer un nouveau discounter où tout est à deux euros. Ça peut toujours servir. »

L'expérience de Keiko, salariée expatriée en France

Keiko, 43 ans, en est à sa « deuxième grosse crise » en France. « La première, c'était les subprimes (en 2008, avec des répercussions en France en 2010). Mais bon, si je compte les années de crise au Japon, on va dire que j'ai appris à faire beaucoup avec peu. » Arrivée en France en 2010 avec ses deux enfants en bas âge, Keiko a d'abord travaillé dans l'agroalimentaire avant de se tourner vers le secteur bancaire. « Il faut dire que je jonglais déjà avec les chiffres, dans l'agroalimentaire ». Si elle arrive désormais « à se débrouiller », il n'en a pas toujours été ainsi. « Au Japon, on stigmatise encore beaucoup les mères célibataires. En France, personne ne nous regarde. Ça allège un peu mon quotidien. » Pour survivre à l'intensité de la vie dans la région parisienne et à la forte pression sur les loyers, Keiko rogne sur tout « sauf quand ça concerne ma fille et mon fils. »

Pour les courses, son approche a changé depuis l'inflation. « Avant, je prenais tout en surgelé et en boîte, faute de temps. Mais bon, ce sont des excuses… Depuis la Covid, j'ai changé. J'étais fière de ne jamais mettre les pieds dans ma cuisine. C'était comme une révolution contre mon éducation traditionnelle et très rigide. Mais bon, tout manger surgelé, ce n'est pas très bon pour la santé, je pense. Et puis, la cuisine, c'est très bien finalement, et pas que pour la santé. Et les garçons doivent aussi savoir cuisiner. Maintenant, j'apprends à cuisiner à ma fille et à mon fils. Ça m'a même rapprochée de mes parents restés au pays. »

Très chers produits frais

Keiko relève d'autres changements dans ses habitudes de consommation. « Je prends plus de temps pour lire les étiquettes. Je ne vais pas prendre le moins cher uniquement parce qu'il est moins cher. Je ne prends pas non plus « la marque » uniquement car c'est une marque. » Keiko achète désormais plus de fruits et légumes. « J'ai trouvé des marchands locaux et bio ! ».

La salariée expatriée pensait que ses nouvelles habitudes allaient lui faire gagner de l'argent. Mais au début, c'était plutôt la douche froide. « On dit souvent que les fruits et légumes coûtent cher au Japon. Ce n'est pas tout à fait vrai. Il y a beaucoup de produits frais très bon marché. Il faut juste consommer de saison. Cet été, en France, j'ai voulu consommer des légumes d'été, mais j'ai compris pourquoi je n'en achetais jamais. Ils sont tellement chers ! C'est encore pire avec l'inflation ! Mais bon, pour les enfants, j'en ai acheté un peu. Et puis c'est délicieux. Je n'ai pas parlé du goût, c'est vrai. C'est super important pourtant. » Keiko se rattrape sur les magasins discount et traque les promotions. « Je prends les produits frais chez les primeurs locaux, mais tout le reste, c'est discount. Les produits secs comme les pâtes et le riz, on peut même les prendre périmés. C'est moins cher, et ça fait aussi moins de gaspillage d'acheter les invendus. »

La montée progressive de la déconsommation

Le phénomène prend de l'ampleur, poussé par l'inflation, la crise économique, mais aussi le souci écologique. Les expatriés sont de plus en plus sensibles à la cause ; nombre d'entre eux veulent réduire leur « impact » dans le pays d'accueil. Déconsommer, c'est alléger son caddie pour le bien de la planète et du porte-monnaie. On peut acheter moins, ou en quantités plus réduites. Une nécessité pour les expats modestes, un choix pour les plus aisés.

La déconsommation, c'est aussi moins gaspiller. D'après le ministère de la Transition écologique, le gaspillage alimentaire « représente 10 millions de tonnes de produits par an pour une valeur commerciale estimée à 16 milliards d'euros. » Pour Yola et Keiko, la déconsommation est un vrai choix de vie. « Je consomme moins, mais je consomme mieux », analyse Yola. Même discours pour Keiko, qui, depuis qu'elle s'est mise à la cuisine, a réussi à convertir ses enfants aux goûters maison et aux produits bruts, plutôt qu'aux biscuits industriels. « Un peu de trucs industriels de temps en temps, pourquoi pas, mais une bonne pomme, ça cale et c'est bien mieux pour la santé. »