La France produit davantage de talents, mais peine à recruter

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Publié le 2023-11-27 à 13:00 par Asaël Häzaq
D'aucuns diront que la France n'en est pas à un paradoxe près. On la dit toujours plus fragmentée, et en même temps, capable de grands mouvements de solidarité. Elle déroule le tapis rouge aux « talents internationaux », et en même temps, se déchire sur la réforme de l'immigration. Le dernier rapport de l'Insead révèle un nouveau paradoxe, avec une France reconnue pour ses innovations, mais qui peine à attirer les talents étrangers. Analyse.

Les atouts français pour attirer les talents étrangers

Résultats encourageants, mais efforts à poursuivre. Voilà quelle pourrait être la conclusion de l'étude de l'Insead (Institut européen d'administration des affaires), sortie le 7 novembre. L'école privée de management a publié la 10e édition de son Indice mondial de compétitivité des talents. L'Indice classe les pays selon leur attractivité auprès des talents étrangers. La Suisse se classe pays le plus attractif. Singapour et les États-Unis occupent respectivement la deuxième et la troisième place, sur 134 pays étudiés. La Suisse et Singapour occupaient déjà leur position en 2022. Les États-Unis ont gagné une place, et raflent la 3e place détenue en 2022 par le Danemak. Danemark qui termine cette année au pied du podium. La France est 19e.

Une position plus qu'honorable, d'après Bruno Lanvin, à l'origine de l'Indice. Il rappelle que la France, qui stagnait auparavant entre la 20e et la 25e place (des rangs là encore honorables, au regard du nombre d'Etats étudiés), est entrée dans le très prisé top 20 en 2021. La France occupe pour la 3e année consécutive la 19e place. Parmi ses atouts, le coup d'accélérateur en faveur de l'innovation et de l'apprentissage. La France du président Macron est la « French Tech ». Créée en 2013, la « Mission French Tech » est une administration publique accompagnant les start-up françaises et promouvant la Tech française à l'international.

Et ça marche. L'innovation à la française gagne ses titres de noblesse, de même que l'industrie, autre fleuron dans lequel l'État français investit massivement. Dévoilé en septembre 2020, le plan à 100 milliards d'euros « France Relance » entend moderniser, transformer l'économie, et attirer les talents d'ici 2030.

Un accueil des étrangers à améliorer

Mais ça coince. Les atouts français n'attirent pas autant de talents étrangers qu'escomptés. Selon Bruno Lanvin, il faut tout d'abord porter attention aux images. Comme en bourse, où une phrase peut faire basculer les cours à la hausse ou à la baisse, les images restent et produisent des effets bien réels, même si elles ne traduisent pas toute la réalité. De l'aveu même des Français « la France est le pays des grèves et des manifestations ». Certes, ces mouvements sociaux sont généralement plus nombreux que dans d'autres pays, et parfois entachés par des mouvements violents qui viennent s'y greffer. Vus de l'étranger, ces débordements lors de manifestations effraient. L'image de transports bloqués, de commerces à l'arrêt, de salariés empêchés d'aller travailler a de quoi refroidir. Même constat pour la fiscalité française, réputée élevée. Si des aides existent, par exemple, pour les étrangers créateurs d'entreprise, l'image de la lourde bureaucratie française persiste.

Mais c'est sur l'ouverture à l'immigration que la France doit faire le plus de progrès. En 2021, le rapport du Conseil économique social et environnemental épinglait déjà l'État pour son manque d'ouverture, pourtant indispensable pour assurer la croissance. Le problème reste entier en 2023, alors que la France réforme de nouveau sa loi immigration. Les politiques s'écharpent sur un sujet toujours aussi électrique. Le fameux article 3 de la loi, qui prévoit la création d'une carte de séjour « métiers en tension » pour les travailleurs irréguliers a provoqué l'ire de l'aile droite de l'échiquier politique. Il a été supprimé, au grand dam des élus de gauche. L'article 3 était pourtant une mesure phare de la loi.

Recherche de talents étrangers, durcissement du projet de loi immigration

On constate d'ailleurs un glissement à droite dans la teneur des débats, qui se portent uniquement sur l'immigration illégale, et semblent assimiler « immigration » et « irrégularité ». Mardi 14 novembre, le Sénat vote une version durcie de la loi. L'article 3 supprimé sera remplacé par un nouvel article plus restrictif. Consternation à gauche, et tensions au sein de la majorité. Car cette version du texte s'éloigne des propositions initiales. Suppressions de l'aide au logement et de l'aide médicale d'État, limitation du regroupement familial, remise en cause du droit du sol… Les associations et ONG accusent le Sénat d'avoir repris des mesures phares du Rassemblement national, parti d'extrême droite. Mais le texte doit encore être examiné par l'Assemblée nationale.

Les opposants à cette nouvelle version de la loi en appellent à une prise de conscience de tous les Français. Le titre même, « Projet de loi pour contrôler l'immigration améliorer l'intégration », montre toute l'ambivalence du projet français. On semble loin de l'ouverture affichée du Canada.

Il existe pourtant des initiatives comme le Passeport talent, pour attirer les étrangers. Mais ces mesures ne sont pas mises en avant par les politiques, leurs discours (du moins, ceux ayant le plus d'écho) se portant davantage sur un durcissement des règles d'immigration. Les étrangers percevraient ces discours comme autant de signaux négatifs, qui n'encourageraient pas l'immigration.

Un paradoxe suisse ?

Et la Suisse ? Le champion du classement fait-il aussi face à un paradoxe ? En avril, un sondage de l'agence Tamedia pour le journal 20 minutes révèle que 61 % des sondés (panel de 50 740 personnes de toute la Suisse, interrogé en octobre-novembre 2022) souhaitent « limiter plus fortement l'immigration ». Fait surprenant : 51 % des étrangers partagent cet avis. Encore une fois, il semble que les débats concentrent toutes les formes d'immigration en une seule et ne retiennent qu'une « certaine image » de l'immigration. En Suisse, la limitation du droit d'asile est davantage plébiscitée.

Reste à interroger ces images, sur lesquelles surfent les politiques pour durcir les règles migratoires. Contrairement à la France, la Suisse fait partie des destinations plébiscitées par les expatriés. En France, les experts continuent de recommander un vrai changement de discours et de méthode si le pays veut attirer et garder les talents étrangers.