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Anne-Laure Fréant : « Le plus important est de mûrir sa décision »

Interview
Publié l'année dernière
Comment se préparer à un retour d'expatriation ? Quelles sont les formalités à gérer ? Anne-Laure Fréant, expatriée rentrée en France et fondatrice du site Retourenfrance.fr, partage son expérience et ses conseils pour un retour en douceur.

Présentation: d'où venez-vous, quelles sont vos expériences d'expatriation ?

Je suis originaire de Seine-et-Marne, en Ile de France. Avant l'âge de 11 ans, j'ai déjà goûté à la mobilité en France car nous avons suivi le travail de mon père, ingénieur dans les travaux publics. J'ai donc grandi à Calais pendant le chantier du tunnel sous la Manche, puis à Rouen pendant le chantier du métro. Mon père a ensuite refusé plusieurs chantiers qu'on lui proposait au Cachemire, en Italie ou en Chine, car ma mère ne voulait pas s'expatrier. Mes parents se sont du coup installés définitivement en Ile de France quand j'ai eu 12 ans, et j'y suis restée jusqu'à la fin de ma licence de géographie effectuée à Paris (la Sorbonne). J'ai ensuite entamé un Master de géographie à l'université Paul Valéry de Montpellier, et j'ai eu l'opportunité de partir au Québec dans le cadre d'un échange pour l'année du master 2.
Ma première expérience à l'étranger s'est donc faite, comme pour beaucoup, dans le cadre des études. Je suis revenue à la fin de cette belle année d'échange et de road trips au Canada en espérant décrocher un emploi en France, mais mes six mois de tentatives n'ont pas été un succès. J'ai alors décidé de repartir pour un PVT (Permis Vacances Travail) en Nouvelle-Zélande. Puis, après ces onze mois d'aventure, je suis de nouveau revenue en France. Malheureusement, cette année de plus à l'étranger n'a toujours pas convaincu les employeurs ... Là j'étais franchement frustrée de ce manque total de perspectives dans mon pays. J'ai alors décidé d'immigrer plus durablement au Québec et je suis repartie cette fois pour un doctorat à l'Université du Québec à Montréal.
Je suis finalement restée quatre ans et demi, durant lesquels j'ai enseigné, étudié, fait de la recherche, mais aussi travaillé dans une startup américano-canadienne. La vie professionnelle a été exigeante mais pleine de promesses. J'avais un poste intéressant et un très bon salaire, mais malheureusement pas de visa de travail durable. Face aux difficultés d'une véritable "immigration" sur le long terme, je suis finalement revenue en France début 2014 sans l'avoir vraiment anticipé ni prévu. Surtout, je n'avais aucune visibilité sur l'après retour. Les deux précédents retours s'étant mal passé, je suis revenue épuisée et la peur au ventre.

Comment avez-vous eu le goût de l'expatriation, l'envie de partir ?

Je ne cache pas que les difficultés d'insertion professionnelle en France, avec ou sans diplôme, avec ou sans expérience, ont joué pour beaucoup. J'ai fait des études de géographie, ce qui témoigne aussi d'un goût prononcé pour la compréhension du monde et des différentes cultures. L'ironie veut qu'en France, le métier de géographe n'existe pas. Il faut être prof d'histoire-géo ou cartographe, mais il n'y a pas beaucoup d'alternatives qualitatives. Pourtant, c'est un domaine de recherche tellement plus vaste !
Avant de partir au Québec la première fois j'avais déjà fait un beau voyage en Kirghizie et quelques périples en Europe. J'ai toujours eu envie d'aller explorer ailleurs, les autres manières de faire et de penser. La France est un beau pays, mais elle a cette faculté de me faire sentir vraiment à l'étroit. Beaucoup de personnes ressentent cette impression d'étroitesse, de limites, de poids des conventions ici. Ceux qui ne souhaitent pas effectuer de carrière linéaire ou dont les compétences ne rentrent pas dans les cases y sont souvent malheureux.

Vous avez ensuite fait le choix de retourner en France : pourquoi cette décision ?

Très franchement ce n'était pas une décision très bien réfléchie ! Je suis revenue parce que je commençais à être usée professionnellement (apprendre deux métiers très pointus, dans deux secteurs différents, en l'espace de quatre ans, dans deux langues, c'était un sacré défi !). J'ai commencé à ressentir tous les symptômes du « burnout », mon conjoint a énormément souffert de mon état psychologique à ce moment. Je n'étais pas en état de me lancer dans la bataille administrative qu'il aurait fallu mener pour obtenir un titre de séjour permanent, et j'ai trop tardé à me décider... Ce qui a précipité ce retour qui n'était pas prévu au départ.

Comment se prépare-t-on à un retour en France après une expatriation ?

Normalement, on se prépare déjà dans la tête ! Le plus important est de mûrir sa décision, de la prendre de manière réfléchie, en concertation avec tous les membres de la famille. Il est essentiel de prévoir un « après-retour », même s'il s'agit d'un plan lointain. Avoir une ligne directrice, un nouveau projet, quelque chose à quoi s'accrocher pendant les « remous » du retour fait toute la différence. Le reste est affaire de récolte d'information (sur l'administratif, notamment) et de patience face à certaines formalités pénibles à effectuer.

Quels sont les principaux obstacles à relever ?

Définitivement le manque d'aide et de clarté de l'information disponible. Il n'y a aucune administration responsable ni compétente pour aider les Français expatriés qui reviennent chez eux. Le plus dur c'est ce manque d'interlocuteur compétent : on est souvent stressé, perdu, déjà secoué par le retour en lui-même. Se faire traiter d'ignorant et se sentir méprisé par les administrations de son propre pays est très dur à encaisser, surtout quand on ne comprend plus rien au système, mais qu'on est de bonne foi ! Personnellement, j'ai beau avoir effectué des études doctorales, je n'ai rien compris du tout aux démarches que je devais faire (j'ai mis un an et demi à récupérer une carte vitale), ni à mes droits (j'ai appris que je pouvais avoir le RSA au bout de huit mois), ni aux options qu'il aurait fallu choisir avant même de partir pour profiter de certaines aides (comme par exemple la « démission pour suivi de conjoint » qui aurait permis à mon conjoint de toucher le chômage dès son retour). Et j'apprends encore des choses aujourd'hui, alors que je viens de passer deux ans à mener des recherches approfondies pour écrire mon livre sur le retour d'expatriation !

Comment savoir vers qui se tourner pour les démarches à effectuer ?

Il n'y a malheureusement aucun guichet centralisé qui propose ce type d'orientation et d'information. C'est un peu ce que j'ai voulu offrir en créant retourenfrance.fr, en attendant que les pouvoirs publics se bougent pour mettre en place quelque chose de cohérent. Il faut en fait se renseigner administration par administration, exactement comme n'importe quel citoyen français censé « ne pas ignorer » la cartographie bureaucratique de son pays. Pour les Français qui sont nés à l'étranger et qui arrivent pour la première fois en France, je vous assure qu'il y a de quoi s'arracher les cheveux devant l'attitude des guichetiers qui pensent que le monde entier connaît les méandres de notre système.

Outre l'aspect formalités/pratique, il y a également toute une dimension psychologique à prendre en compte : comment vit-on ce retour ?

Le vécu psychologique et émotionnel du retour varie beaucoup d'une personne à l'autre. Même ceux qui l'ont bien préparé passent par une phase de transition riche en émotions, parce que changer de vie ne se fait jamais sans heurts. Le retour est un vrai processus de deuil qui s'accompagne d'émotions très fortes et qui peut nécessiter plusieurs années pour s'achever. Il ne faut pas négliger cette dimension psychologique car pour beaucoup, la bombe explose à retardement plusieurs mois voire années après le retour. Les enfants, notamment, à qui on prête peu d'attention lors d'un déménagement international, peuvent subir des manifestations psychosomatiques l'année du retour, ou la suivante. L'impact sur l'identité est très fort, cela secoue le cœur de « qui nous sommes » et nous oblige à un repositionnement très exigent sur le plan des valeurs.
Là encore la difficulté est que cette souffrance liée au retour de l'étranger est très mal comprise en France où tout le monde pense qu'expatriation rime avec vacances. Je recense depuis plusieurs mois tous les psychologues et thérapeutes compétents qui comprennent cette problématique et peuvent venir en aide aux expatriés après le retour. C'est l'une des demandes que je reçois le plus souvent via le groupe facebook "Retour en France" et par email, via notre site.

Vous venez de publier le Guide du Retour en France 2016 : comment cet ouvrage peut-il aider les expatriés sur le retour ?

J'ai rassemblé dans ce livre de 160 pages toutes les informations récoltées pendant deux ans de recherches intensives sur la question du retour. En toute modestie, je peux affirmer que personne n'a entrepris ce travail auparavant en tenant compte d'autant d'aspects du retour (émotionnels, pratiques, administratifs, etc.), et qu'aucune administration française (pas même le ministère des affaires étrangères) ne dispose d'autant d'informations à jour sur le retour en France. Trois mois après l'ouverture du site retourenfrance.fr, le gouvernement m'a contacté pour que je réalise les contenus du simulateur "Retour en France" rendu public par Manuel Valls et Mathias Fekl en Février 2016. Ils cherchaient un expert dans ce domaine capable de travailler rapidement, et ils n'ont trouvé personne de mieux placé, c'est dire !
La grande force du livre réside dans un sacré travail d'investigation, mais aussi en la communauté de plus de 3 700 membres de notre "groupe d'entraide au retour" sur facebook, que j'ai aidé et écouté quotidiennement pendant plus d'un an. Cela m'a permis de renseigner des centaines de retours d'expériences et de penser à un maximum de cas de figure.
Cet ouvrage peut donc aider tous les profils d'expatriés qui reviennent en France, quelle que soit leur provenance et la durée de leur expatriation. J'y passe en revue tous les cas de figure d'un point de vue administratif, je donne beaucoup de clés pour comprendre ce qui se passe sur le plan émotionnel quand on revient et savoir mieux gérer ce contre choc culturel. J'ai aussi consacré un chapitre entier à la recherche d'emploi en France, fruit de mes expériences de ces deux dernières années (cela inclue des informations très précises et récentes sur l'entrepreneuriat, le networking en France, les espaces de coworking, etc.). Le tout est complété de témoignages et de plus de 250 liens utiles vers des réseaux et des ressources en ligne.

Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui se préparent à rentrer en France suite à une expatriation ?

Procurez-vous mon guide, absolument ! Je plaisante, mais franchement je l'ai écrit pour être LE bouquin que j'aurais voulu trouver à mon retour. J'y détaille toutes les phases du retour, je donne des « to do list » à suivre en fonction du calendrier du retour (avant, pendant, après), la marche à suivre pour bien gérer l'administratif en un minimum de temps, tout ce qu'il faut savoir sur le choc culturel inversé et comment s'y préparer... Le fait qu'il y ait derrière cet ouvrage une communauté de plusieurs milliers de personnes qui sont, pour la plupart, déjà rentrées, est aussi une énorme plus-value, en plus de ma propre expertise que je mets à disposition pour ceux qui désirent être conseillés individuellement. Il existe si peu de soutien en France qui soit efficace et concret pour ceux qui reviennent, et je me suis donné tellement de mal pour construire ces outils avec un état d'esprit vraiment bienveillant envers les expatriés, que le livre me paraît aujourd'hui être un outil très solide pour préparer son retour.
Je recommande aussi aux personnes qui préparent leur retour de trouver une ressource pour les accompagner sur le plan psychologique (que ce soit un coach, ou un psychologue du réseau Eutelmed ou autre) afin d'avoir un référent à qui s'adresser en cas de souci. Il ne faut pas attendre de se sentir isolé ou trop mal pour chercher cette ressource, car c'est alors beaucoup plus difficile.
Enfin, un retour bien préparé, anticipé et organisé à l'avance a toutes les chances de bien se passer. Il faut reprendre contact avec la France plusieurs mois avant le retour (amis, entourage, employeurs, administrations), pour tâter le terrain et flécher le parcours à l'avance, histoire de se faire une feuille de route à laquelle se fier tout au long du retour.

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